Une Analyse Équilibrée des Perspectives Occidentale et Russe
Introduction Générale
Le conflit ukrainien, dont les racines plongent dans la fracture géopolitique de 2014, a connu une escalade dramatique avec le lancement de ce que la Fédération de Russie qualifie d'« opération militaire spéciale » le 24 février 2022. Près de quatre ans plus tard, en novembre 2025, cette confrontation s'est imposée comme la guerre la plus dévastatrice sur le continent européen depuis la Seconde Guerre mondiale, mais aussi comme un cas d'étude emblématique des conflits du XXIe siècle. La nature même de ce conflit fait l'objet d'interprétations radicalement divergentes : ce qu'une partie de la communauté internationale qualifie d'invasion et de guerre d'agression est présenté par Moscou comme une réponse défensive nécessaire face à des menaces existentielles.
Au-delà d'un affrontement bilatéral pour la souveraineté et l'intégrité territoriale selon la perspective occidentale, ou d'une opération de sécurisation contre l'encerclement de l'OTAN selon la perspective russe, la guerre en Ukraine a rapidement acquis les caractéristiques d'une guerre par procuration complexe et multidimensionnelle. Selon l'Occident, la Russie mène une guerre impériale contre un État souverain qui cherche à défendre son indépendance. Du point de vue russe, l'Ukraine est devenue un instrument (proxy) entre les mains des États-Unis et de l'OTAN dans une stratégie visant à affaiblir et contenir la Russie, prolongeant ainsi une politique d'encerclement amorcée après la fin de la Guerre froide.
Cette thèse analytique a pour objectif de fournir un état des lieux complet et véritablement neutre de ce conflit, en présentant de manière équitable les deux perspectives principales qui s'affrontent dans cette guerre. Elle vise à décrypter les principes de la guerre par procuration tels qu'ils se manifestent dans le contexte ukrainien, en examinant comment les dynamiques locales d'une guerre pour la survie nationale (perspective ukrainienne et occidentale) s'entremêlent avec une opération défensive contre l'expansion de l'OTAN (perspective russe). Le conflit ne se déroule pas uniquement sur le champ de bataille, mais également sur les fronts économique, diplomatique, technologique et informationnel, redessinant les équilibres de puissance mondiaux et accélérant la fragmentation de l'ordre international post-Guerre froide.
Contexte Historique et Complexité du Conflit
Pour comprendre la profondeur de cette guerre, il est essentiel de reconnaître qu'elle plonge ses racines dans des siècles d'histoire commune et conflictuelle entre la Russie et l'Ukraine. Du point de vue russe, l'Ukraine et la Russie partagent un berceau historique commun : la Rus' de Kiev, État médiéval fondé au IXe siècle, est considérée comme l'ancêtre des nations russe, ukrainienne et biélorusse. Pour de nombreux Russes, influencés par le discours officiel du Kremlin, l'Ukraine n'est pas une nation véritablement distincte mais fait partie du "monde russe" (Russkiy Mir), un concept civilisationnel englobant tous les territoires et populations de culture russe ou russophone. Cette vision a été explicitement articulée par Vladimir Poutine dans son essai de juillet 2021 "Sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens", où il affirme que les deux peuples sont "un seul peuple" (odin narod) et que leur séparation est une tragédie historique provoquée par des forces extérieures.
Du point de vue ukrainien et occidental, cette lecture historique est rejetée comme une tentative de nier l'identité nationale ukrainienne distincte et de justifier l'impérialisme russe. Les Ukrainiens soulignent que l'Ukraine possède une histoire, une langue et une culture propres, distinctes de la Russie, même si des siècles d'occupation et de domination russe (sous l'Empire tsariste puis l'Union soviétique) ont créé des liens complexes et des populations russophone. L'Ukraine moderne, indépendante depuis 1991, est considérée comme l'héritière légitime d'une longue tradition de lutte pour l'indépendance nationale, depuis la Cosaquerie ukrainienne du XVIe siècle jusqu'à la République populaire ukrainienne de 1917-1920, en passant par les mouvements de résistance contre les occupations soviétiques et nazis. Le narratif ukrainien met l'accent sur les traumatismes historiques infligés par Moscou, notamment l'Holodomor de 1932-1933, une famine artificielle provoquée par les politiques staliniennes qui a tué plusieurs millions d'Ukrainiens et qui est aujourd'hui reconnue par l'Ukraine et de nombreux pays occidentaux comme un génocide perpétré contre le peuple ukrainien.
Cette bataille des narratifs historiques n'est pas qu'académique : elle sous-tend les justifications fondamentales du conflit actuel. Pour la Russie, "réunifier" les territoires ukrainiens peuplés de russophones est perçu comme une restauration d'un ordre naturel, une correction d'anomalies historiques créées par les décisions arbitraires de dirigeants soviétiques (notamment le transfert de la Crimée à l'Ukraine par Khrouchtchev en 1954) et par l'effondrement "chaotique" de l'URSS. Pour l'Ukraine, toute tentative de remettre en cause son indépendance et ses frontières internationalement reconnues est une agression néo-impériale qui menace son existence même en tant qu'État-nation souverain.
La Complexité de l'Identité Ukrainienne et les Divisions Internes
Il est également crucial de reconnaître que l'Ukraine elle-même n'est pas un bloc monolithique. Le pays présente des divisions linguistiques, culturelles et politiques profondes qui préexistaient au conflit et qui ont été exacerbées par celui-ci. L'ouest de l'Ukraine, notamment les régions de Galicie, a historiquement été sous domination austro-hongroise ou polonaise et est majoritairement ukrainophone, catholique (greco-catholique) et culturellement orienté vers l'Europe centrale. Ces régions ont fourni une base solide au mouvement national ukrainien dès le XIXe siècle. À l'inverse, l'est et le sud de l'Ukraine, notamment le Donbass et la Crimée, ont été historiquement plus proches de la Russie, avec des populations majoritairement russophones, orthodoxes (de l'Église orthodoxe russe ou ukrainienne liée à Moscou) et économiquement intégrées à l'économie russe, notamment via l'industrie lourde soviétique.
Ces divisions se sont reflétées dans la politique ukrainienne post-soviétique, avec une alternance entre des gouvernements pro-occidentaux (soutenus principalement par l'ouest et le centre du pays) et des gouvernements pro-russes (soutenus par l'est et le sud). La révolution de l'Euromaïdan de 2013-2014 a cristallisé cette fracture, les populations de l'ouest et du centre soutenant massivement le renversement de Ianoukovytch, tandis que de nombreux habitants de l'est et du sud voyaient cet événement comme un coup d'État illégitime et une menace pour leurs droits et leur identité russophone.
La perspective russe exploite et amplifie ces divisions, affirmant que l'Ukraine "post-Maïdan" est dominée par des forces nationalistes de l'ouest qui oppriment les populations russophones de l'est et du sud, violant leurs droits culturels et linguistiques. Le conflit dans le Donbass depuis 2014 est ainsi présenté par Moscou comme une "guerre civile" entre un gouvernement central ukrainien illégitime et russophobe et des populations locales résistant à cette oppression, la Russie ne jouant qu'un rôle de soutien humanitaire et politique.
La perspective occidentale et ukrainienne reconnaît l'existence de ces divisions historiques, mais affirme que le projet national ukrainien transcende ces clivages. L'agression russe de 2014 et surtout de 2022 aurait paradoxalement renforcé l'unité nationale ukrainienne, même dans les régions traditionnellement russophones. De nombreux habitants de l'est de l'Ukraine, bien que russophones, s'identifient désormais fermement comme Ukrainiens et soutiennent la résistance contre la Russie, rejetant le narratif d'une "guerre civile". La lutte commune contre l'agresseur aurait forgé une nouvelle identité civique ukrainienne, basée non plus uniquement sur la langue ou l'ethnie, mais sur la citoyenneté partagée et la défense de valeurs démocratiques et de souveraineté. Le président Volodymyr Zelensky lui-même, russophone natif et issu de l'est de l'Ukraine, incarne cette identité ukrainienne inclusive et modernisée.
Méthodologie et Objectifs de cette Analyse
Pour ce faire, cette analyse s'articulera autour de plusieurs chapitres thématiques. Nous commencerons par retracer le contexte historique et l'évolution du conflit de 2014 à 2025, en exposant les interprétations divergentes des événements fondateurs. Nous aborderons ensuite la dimension géopolitique, en analysant le concept de guerre par procuration tel qu'il est perçu des deux côtés, les objectifs stratégiques des principaux acteurs, et l'émergence d'un ordre mondial multipolaire. Le troisième chapitre se concentrera sur les mécanismes concrets du soutien occidental à l'Ukraine et la manière dont la Russie perçoit cette assistance. La quatrième partie explorera la guerre économique, un front à part entière marqué par un régime de sanctions sans précédent et des stratégies de contournement qui reconfigurent les flux commerciaux mondiaux. Enfin, nous nous pencherons sur les dimensions humaine et diplomatique, dressant le bilan humain catastrophique du conflit et examinant l'impasse des tentatives de médiation, avant de conclure sur les perspectives d'avenir.
Note méthodologique importante : Ce travail s'efforce de présenter les deux narratifs principaux sans prendre parti. Lorsque des faits sont contestés ou interprétés différemment, nous présenterons systématiquement les deux perspectives. Les formulations du type "selon l'Occident...", "du point de vue russe...", "Moscou affirme que..." et "Kiev soutient que..." seront utilisées pour maintenir cette neutralité. L'objectif n'est pas de déterminer qui a raison ou tort, mais de permettre au lecteur de comprendre la logique interne de chaque position et de former son propre jugement éclairé.
Cette approche équilibrée ne signifie pas un relativisme moral ou une équivalence entre les positions. Les lecteurs sont libres de juger, en fonction de leurs valeurs et de leur compréhension du droit international, laquelle des perspectives est la plus convaincante ou légitime. Cependant, pour comprendre véritablement ce conflit et ses dynamiques, il est indispensable de saisir comment chaque partie voit la situation, quelles sont ses motivations profondes, et quelle logique guide ses actions. Ignorer ou caricaturer l'une des perspectives empêche toute compréhension réelle et toute perspective de résolution du conflit.
Chapitre 1 : Les Origines et l'Évolution d'un Conflit Profondément Contesté (2014-2025)
Pour saisir la complexité de la guerre qui fait rage en novembre 2025, il est impératif de remonter à ses origines, une décennie plus tôt. Le conflit actuel n'est pas né ex nihilo en février 2022, mais constitue l'aboutissement d'une séquence d'événements initiée en 2014, dont l'interprétation même demeure un point de désaccord fondamental entre les parties. Cette période a non seulement fracturé l'Ukraine, mais a également posé les jalons d'une confrontation qui reflète des visions du monde irréconciliables.
L'Hiver 2013-2014 : Révolution de la Dignité ou Coup d'État ? Les Récits Divergents de l'Euromaïdan
Le point de rupture fondamental se situe à l'hiver 2013-2014, avec les événements communément appelés "Euromaïdan" ou "Révolution de la Dignité" dans le narratif occidental, mais qualifiés de "coup d'État" dans le discours russe. Ces événements constituent le prisme à travers lequel tout ce qui a suivi sera interprété de manière radicalement différente.
La perspective occidentale et ukrainienne présente les faits comme suit : le 21 novembre 2013, le président Viktor Ianoukovytch, sous la pression économique et politique intense de Moscou (qui avait offert un prêt de 15 milliards de dollars et des réductions sur le prix du gaz), a annoncé la suspension de la signature de l'accord d'association avec l'Union européenne, pourtant négocié pendant des années. Cette décision a été vécue comme une trahison par une large partie de la population ukrainienne, notamment la jeunesse et les classes moyennes urbaines, qui voyaient dans cet accord une porte vers la modernisation, la prospérité et l'intégration européenne. Dès le soir du 21 novembre, des manifestations spontanées ont commencé sur la place de l'Indépendance (Maïdan) à Kiev, rassemblant initialement quelques centaines, puis quelques milliers de personnes.
Le tournant décisif est intervenu dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2013, lorsque les forces spéciales de la police (Berkut) ont violemment dispersé les manifestants pacifiques, principalement des étudiants, faisant de nombreux blessés. Ces images de violence policière contre des jeunes désarmés ont choqué le pays et provoqué une mobilisation massive. Des centaines de milliers de personnes ont afflué sur le Maïdan dans les jours suivants, transformant ce qui était au départ une protestation pro-européenne en un mouvement national de contestation contre le régime de Ianoukovytch, perçu comme autoritaire, corrompu et inféodé à Moscou.
Le mouvement a pris de l'ampleur durant tout l'hiver, malgré le froid glacial. Les manifestants ont occupé le Maïdan et les bâtiments administratifs environnants, créant une véritable "république du Maïdan" avec ses propres structures d'organisation, cuisines populaires, services médicaux et scènes pour les orateurs et artistes. Le mouvement était hétérogène, rassemblant des pro-européens libéraux, des nationalistes ukrainiens, des organisations de la société civile, des étudiants, des travailleurs, des artistes et des citoyens ordinaires de tous horizons. Si des groupes d'extrême droite comme Pravyi Sektor (Secteur Droit) et Svoboda étaient présents et visibles, notamment dans les affrontements avec les forces de l'ordre, ils ne constituaient qu'une minorité du mouvement, qui était fondamentalement démocratique et pacifique dans ses aspirations.
Le régime de Ianoukovytch a d'abord tenté de contenir le mouvement par des concessions minimales, puis par des lois répressives adoptées en janvier 2014 ("lois du 16 janvier") qui limitaient drastiquement les libertés de manifestation et d'expression. Ces lois, surnommées "lois dictatoriales", ont encore radicalisé le mouvement. Les affrontements violents ont culminé entre le 18 et le 20 février 2014. Les forces de l'ordre ont utilisé des armes à feu réelles contre les manifestants, faisant plus d'une centaine de morts en quelques jours, principalement parmi les manifestants mais aussi parmi les policiers. Ces victimes sont devenues la "Centurie céleste" (Nebesna Sotnya), martyrs de la révolution.
Face à la perte de contrôle de la capitale, à la défection de certains responsables politiques et à la pression internationale, Ianoukovytch a été contraint de négocier. Le 21 février 2014, un accord a été signé sous l'égide des ministres des Affaires étrangères polonais, allemand et français, prévoyant un retour à la constitution de 2004 (réduisant les pouvoirs présidentiels), la formation d'un gouvernement d'union nationale et l'organisation d'élections présidentielles anticipées avant la fin de l'année. Cet accord semblait offrir une sortie de crise pacifique.
Cependant, dans la nuit du 21 au 22 février, Ianoukovytch a quitté Kiev en secret, fuyant d'abord vers Kharkiv (dans l'est du pays) puis vers la Crimée, avant de finalement se réfugier en Russie. Selon la version occidentale et ukrainienne, confronté à l'effondrement complet de son autorité et craignant pour sa vie, Ianoukovytch a choisi la fuite plutôt que d'assumer les responsabilités de la crise. Le 22 février, le Parlement ukrainien (Verkhovna Rada), constatant l'impossibilité constitutionnelle pour le président de remplir ses fonctions, a voté (par 328 voix sur 450, bien au-delà de la majorité requise et incluant de nombreux députés du parti de Ianoukovytch lui-même) la destitution du président et la convocation d'élections anticipées. Un gouvernement intérimaire a été formé, dirigé par Arseni Iatseniouk, et des élections présidentielles ont été organisées en mai 2014, remportées par Petro Porochenko avec 54,7% des voix dès le premier tour.
Cette lecture présente l'Euromaïdan comme un soulèvement populaire légitime pour la démocratie, la dignité et le choix européen de l'Ukraine, et comme l'expression du droit souverain du peuple ukrainien à choisir son avenir. Les morts du Maïdan sont vénérés comme des héros nationaux qui ont sacrifié leur vie pour la liberté. Le nouveau pouvoir est considéré comme légitime, issu d'un processus constitutionnel (vote parlementaire suivi d'élections libres) et non d'un coup de force.
La perspective russe offre une interprétation radicalement différente des mêmes événements. Pour le Kremlin et les médias russes, la décision de Ianoukovytch de suspendre l'accord d'association était un choix souverain motivé par des considérations économiques légitimes. L'accord avec l'UE aurait imposé à l'Ukraine des contraintes économiques sévères (ouverture du marché à la concurrence européenne, normes rigoureuses) sans offrir de compensation financière substantielle, et aurait coupé les liens commerciaux vitaux avec la Russie, principal partenaire de l'Ukraine. La Russie, quant à elle, proposait un paquet d'aide immédiate et substantiel (15 milliards de dollars de prêts, réduction de 30% du prix du gaz) pour aider l'Ukraine à sortir de sa crise économique. Dans cette optique, le choix de Ianoukovytch était rationnel et dans l'intérêt du pays.
Les manifestations initiales auraient ensuite été instrumentalisées et détournées par des forces ultranationalistes, anti-russes et d'extrême droite, notamment les groupes néonazis comme Pravyi Sektor et Svoboda, ainsi que par des militants entraînés qui auraient transformé des protestations légitimes en une insurrection violente. Moscou soutient que les États-Unis et leurs alliés européens, notamment la Pologne, ont activement soutenu, financé et orchestré le renversement de Ianoukovytch. Des preuves régulièrement citées incluent :
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Le soutien public de responsables occidentaux : la visite répétée de diplomates américains et européens sur le Maïdan, notamment la sous-secrétaire d'État américaine Victoria Nuland qui a distribué des biscuits aux manifestants aux côtés de l'ambassadeur américain, et le sénateur John McCain qui a pris la parole sur la place pour encourager les manifestants.
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La conversation téléphonique interceptée Nuland-Pyatt : en février 2014, une conversation entre Victoria Nuland et l'ambassadeur américain Geoffrey Pyatt a été enregistrée (probablement par les services de renseignement russes) et diffusée publiquement. Dans cet échange, ils discutaient explicitement de la composition du futur gouvernement ukrainien, Nuland déclarant notamment : "Yats is the guy" ("Yats [Arseni Iatseniouk] est notre homme"). Pour Moscou, cela constitue la preuve irréfutable d'une ingérence directe de Washington dans les affaires intérieures de l'Ukraine, les États-Unis choisissant essentiellement qui dirigerait le pays avant même le renversement de Ianoukovytch.
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Le rôle des organisations occidentales : la Russie affirme que des ONG et fondations occidentales (notamment la National Endowment for Democracy américaine, des fondations liées à George Soros, etc.) ont financé et formé des militants ukrainiens aux techniques de "révolution de couleur", reproduisant le modèle des révolutions en Géorgie (2003) et en Ukraine même en 2004 (Révolution orange).
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La violence et les provocations : Moscou soutient que les manifestations ont été infiltrées par des provocateurs entraînés qui ont sciemment escaladé la violence pour créer le chaos et justifier le renversement du pouvoir. Concernant les tueries de février 2014, la Russie a avancé la théorie que les snipers qui ont abattu les manifestants n'étaient pas des policiers aux ordres de Ianoukovytch, mais des agents provocateurs pro-Maïdan qui auraient tiré sur leur propre camp pour créer des martyrs et accélérer la chute du président. Cette théorie, bien que largement rejetée par les enquêtes internationales et ukrainiennes, reste un pilier du narratif russe.
Le départ de Ianoukovytch est qualifié de fuite forcée après des menaces directes sur sa vie et sur sa famille, et non d'une démission constitutionnelle. Moscou soutient que l'accord du 21 février, qui prévoyait une transition pacifique et ordonnée, a été violé par les forces du Maïdan qui ont refusé d'attendre et ont pris le pouvoir par la force dès le lendemain. Le vote parlementaire de destitution du 22 février est présenté comme inconstitutionnel car la procédure de destitution prévue par la constitution ukrainienne (impeachment) nécessitait une enquête, un vote de la Cour constitutionnelle et une majorité de 3/4 du Parlement, conditions qui n'ont pas été respectées. Le nouveau gouvernement formé à Kiev est ainsi perçu comme illégitime, né d'un coup d'État violent, russophobe de par sa composition (excluant les représentants de l'est et du sud du pays) et aux ordres de l'Occident.
Dans l'essai de juillet 2021 intitulé "Sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens", Vladimir Poutine a développé l'idée que l'Ukraine moderne serait une création artificielle, et que Russes et Ukrainiens constituent "un seul peuple". Dans cette optique, Euromaïdan n'était pas l'expression de la volonté du peuple ukrainien, mais une manipulation occidentale visant à arracher l'Ukraine à son espace civilisationnel naturel (le monde russe) et à la transformer en "anti-Russie", une entité hostile à ses frontières, menaçant la sécurité et l'identité même de la Russie. Le Maïdan est ainsi vu comme l'acte fondateur d'une nouvelle Ukraine contrôlée par l'Occident et profondément hostile à la Russie et aux russophones.
Ces deux récits antagonistes de l'hiver 2013-2014 sont essentiels pour comprendre tout ce qui a suivi : chacun des camps considère que sa lecture légitime ses actions ultérieures. Pour l'Occident, soutenir l'Ukraine post-Maïdan revient à soutenir le choix démocratique d'un peuple libre. Pour la Russie, refuser de reconnaître le gouvernement issu du "coup d'État" et prendre des mesures pour protéger les russophones menacés par le nouveau régime relève de la légitime défense et de la responsabilité morale.
La Crimée : Annexion Illégale ou Réunification Historique ?
La réaction de Moscou aux événements de Kiev fut immédiate et porta sur la péninsule de Crimée, une région stratégiquement cruciale dont le statut même constituait une anomalie historique aux yeux de la Russie.
Le Contexte Géopolitique et Historique de la Crimée
La Crimée occupe une place unique dans la géographie, l'histoire et l'imaginaire russe. Cette péninsule sur la mer Noire, d'une superficie d'environ 27 000 km², a été conquise par l'Empire russe à la fin du XVIIIe siècle après des guerres contre l'Empire ottoman et le khanat de Crimée tatare. Elle est devenue un symbole de la puissance russe et de sa fenêtre sur le sud. La ville de Sébastopol, fondée en 1783 par l'impératrice Catherine II, est la base navale de la flotte russe de la mer Noire depuis plus de deux siècles. La Crimée porte également une charge symbolique immense liée à la guerre de Crimée (1853-1856) où l'Empire russe a affronté une coalition occidentale, et à la "Grande Guerre Patriotique" (Seconde Guerre mondiale), où Sébastopol a héroïquement résisté à un siège allemand de 250 jours.
En 1954, dans un geste qui reste controversé, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev, lui-même ukrainien d'origine, a transféré administrativement la Crimée de la République socialiste soviétique fédérative de Russie (RSFSF de Russie) à la République socialiste soviétique d'Ukraine (RSS d'Ukraine), officiellement pour commémorer le 300e anniversaire du traité de Pereïaslav (1654) qui avait vu l'hetmanat cosaque ukrainien se placer sous la protection de la Russie. À l'époque soviétique, ce transfert n'avait que peu d'implications pratiques puisque tout appartenait à l'Union soviétique centralisée. Cependant, lors de l'effondrement de l'URSS en 1991, cette décision administrative est devenue un fait géopolitique majeur : la Crimée s'est retrouvée dans les frontières de l'Ukraine indépendante.
La population de Crimée était (et reste) majoritairement russophone : selon le recensement ukrainien de 2001, 58,5% de la population s'identifiait comme ethniquement russe, 24,4% comme ukrainienne et 12,1% comme tatare de Crimée (peuple autochtone déporté en masse par Staline en 1944 et revenu progressivement après 1989). La Crimée a obtenu un statut de république autonome au sein de l'Ukraine en 1991, avec sa propre constitution et son propre parlement, mais les tensions entre Kiev et Simferopol (capitale de la Crimée) ont été récurrentes tout au long des années 1990 et 2000. La base navale de Sébastopol est restée sous contrôle russe, louée par l'Ukraine à la Russie par des accords successifs.
La perspective occidentale et ukrainienne : une annexion illégale et violente
Selon cette version, la prise de contrôle de la Crimée par la Russie a été une opération militaire planifiée et exécutée avec une précision clinique. Dans les jours suivant la fuite de Ianoukovytch (fin février 2014), des hommes armés en uniformes militaires verts sans insignes distinctifs – rapidement surnommés les "petits hommes verts" (zelenye tchelovetchki) – ont commencé à apparaître aux points stratégiques de la Crimée : aéroports, bases militaires, bâtiments gouvernementaux, installations de communication. Ces forces, extrêmement professionnelles et bien équipées, ont rapidement pris le contrôle de la péninsule sans tirer un coup de feu, neutralisant ou encerclant les unités ukrainiennes qui s'y trouvaient. Le président Poutine a initialement nié que ces forces étaient russes, affirmant qu'il pouvait s'agir de "groupes d'autodéfense locaux" ayant acheté leurs uniformes dans des magasins militaires. Cependant, il a admis plus tard, en avril 2014 lors d'une émission télévisée, que ces hommes étaient bel et bien des forces spéciales russes (Spetsnaz) envoyées pour "assurer le bon déroulement du référendum".
Sous occupation militaire russe, le parlement de Crimée, dans des circonstances opaques et sous la garde des hommes armés, a voté le 6 mars 2014 pour organiser un référendum sur le statut de la Crimée. Ce référendum a été organisé à la hâte le 16 mars 2014, soit seulement 10 jours après l'annonce, dans un contexte de:
- Occupation militaire : présence massive de forces russes contrôlant tous les points stratégiques
- Propagande intensive : campagne médiatique massive pro-russe, fermeture ou prise de contrôle des médias pro-ukrainiens ou tatares
- Absence d'observation internationale : ni l'OSCE, ni les Nations Unies, ni l'UE n'ont pu envoyer d'observateurs crédibles
- Questions biaisées : le bulletin de vote ne proposait que deux options, toutes deux favorables au rattachement à la Russie (rattachement immédiat ou retour à la constitution de 1992, qui donnait une très large autonomie à la Crimée et était vue comme un premier pas vers l'indépendance puis le rattachement). Il n'y avait pas d'option pour maintenir le statu quo (Crimée autonome au sein de l'Ukraine)
- Impossibilité de campagne pour le "non" : l'opposition au référendum, notamment les Tatars de Crimée et les Ukrainiens pro-Kiev, n'ont pas pu faire campagne librement, subissant intimidations et menaces
Le résultat officiel annoncé a été un plébiscite massif : 96,77% en faveur du rattachement à la Russie, avec une participation de 83,1%. Ces chiffres sont considérés par l'Occident et l'Ukraine comme hautement suspects et probablement frauduleux. Des fuites de documents internes russes ont suggéré que le taux de participation réel aurait été bien plus faible (30-50%) et le vote pro-rattachement moins unanime (50-60% parmi les votants). Quoi qu'il en soit, le 18 mars 2014, deux jours après le référendum, Vladimir Poutine a signé le traité d'intégration de la Crimée à la Fédération de Russie lors d'une cérémonie solennelle au Kremlin, accompagnée d'un discours fleuve justifiant cette décision par l'histoire, par le droit des peuples à l'autodétermination et par la nécessité de protéger les russophones.
Pour l'Occident et l'Ukraine, cette séquence constitue une annexion territoriale par la force, la première en Europe depuis 1945. Elle viole de manière flagrante :
- La Charte des Nations Unies (article 2(4) interdisant le recours à la force contre l'intégrité territoriale d'un État)
- Le Mémorandum de Budapest de 1994 : par ce traité, l'Ukraine avait accepté de renoncer au troisième plus grand arsenal nucléaire du monde (hérité de l'URSS) en échange de garanties de sécurité et du respect de son intégrité territoriale par la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. La Russie a explicitement violé cet engagement.
- Le Traité d'amitié, de coopération et de partenariat russo-ukrainien de 1997, par lequel Moscou s'engageait à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine et reconnaissait les frontières existantes, y compris la Crimée.
- La Constitution ukrainienne, qui stipule que toute modification territoriale doit être approuvée par un référendum à l'échelle de tout le pays, et non par une seule région.
Le référendum est jugé illégal et illégitime pour toutes ces raisons. L'Assemblée générale des Nations Unies a adopté le 27 mars 2014 une résolution (68/262) déclarant le référendum invalide et réaffirmant l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Cette résolution a été adoptée par 100 voix pour, 11 contre (dont la Russie, la Biélorussie, la Syrie, le Venezuela, Cuba, la Corée du Nord) et 58 abstentions (dont la Chine, l'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud). La quasi-totalité de la communauté internationale n'a pas reconnu l'annexion, et les sanctions occidentales contre la Russie ont été mises en place dès mars 2014.
Sur le plan humanitaire, l'annexion a eu des conséquences graves pour les opposants, notamment les Tatars de Crimée, qui ont largement boycotté le référendum et s'opposaient au rattachement à la Russie. Leur leader historique, Mustafa Dzhemilev, a été interdit de retour en Crimée. Le Mejlis (organe représentatif des Tatars de Crimée) a été dissous et interdit par les autorités russes en 2016, qualifié d'organisation extrémiste. Des milliers de Tatars ont quitté la Crimée, fuyant la répression. Les médias indépendants ont été fermés, l'opposition muselée, et la Crimée a été militarisée, devenant une forteresse militaire russe.
La perspective russe : une réunification légitime et libératrice
Du point de vue russe, les événements de Crimée relèvent d'un tout autre cadre juridique, historique et moral. Moscou soutient que la population de Crimée, majoritairement russophone (environ 90% selon les chiffres russes, incluant les Ukrainiens russophones) et historiquement liée à la Russie, se sentait directement menacée par le nouveau pouvoir de Kiev qu'elle percevait comme illégitime, hostile et dominé par des forces ultranationalistes et anti-russes.
Cette menace perçue reposait sur plusieurs éléments :
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L'abrogation de la loi sur les langues régionales : l'un des premiers actes du nouveau parlement ukrainien après la chute de Ianoukovytch, le 23 février 2014, a été de voter l'abrogation de la loi de 2012 qui accordait un statut officiel aux langues minoritaires (principalement le russe) dans les régions où elles étaient parlées par plus de 10% de la population. Bien que cette abrogation n'ait jamais été signée par le président intérimaire (qui a refusé sous la pression internationale), le simple fait qu'elle ait été votée a créé une onde de choc et une panique dans les régions russophones, vue comme la première étape d'une politique de "ukrainisation" forcée et de discrimination contre le russe.
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La présence visible de nationalistes radicaux : les images du Maïdan montrant des militants de Pravyi Sektor et Svoboda, arborant des symboles nationalistes et parfois néonazis, scandant des slogans anti-russes, ont été massivement diffusées par les médias russes. Pour la population de Crimée, majoritairement russophone et avec une mémoire vive de la Seconde Guerre mondiale, l'idée que des forces néonazies prenaient le pouvoir à Kiev était terrifiante.
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Des menaces directes : des incidents violents ont été rapportés par les médias russes, notamment des agressions contre des russophones dans l'ouest de l'Ukraine, créant un climat de peur.
Face à cette menace perçue et dans un contexte où le président ukrainien légitime (Ianoukovytch, selon la lecture russe) avait été renversé par un coup d'État, les autorités locales de Crimée ont agi pour protéger la population. Le parlement de Crimée, élu démocratiquement, a exercé son droit constitutionnel (selon la constitution de la République autonome de Crimée) d'organiser un référendum sur le statut de la région. La Russie affirme que ce référendum a été libre, démocratique et conforme au droit international, notamment au principe du droit des peuples à l'autodétermination, un principe fondamental inscrit dans la Charte des Nations Unies (article 1) et dans les Pactes internationaux relatifs aux droits de l'homme.
La volonté de la population criméenne de rejoindre la Russie était, selon Moscou, réelle et massive, reflétant les liens historiques, culturels, linguistiques et familiaux profonds avec la Russie. La Crimée n'avait été ukrainienne que par accident historique (la décision de Khrouchtchev en 1954) et contre la volonté de sa population. Des sondages menés avant 2014 montraient effectivement qu'une partie significative de la population de Crimée (estimations variant de 40% à 65% selon les sondages et les questions posées) était favorable à un rattachement à la Russie ou à une autonomie beaucoup plus large. Le référendum de 2014 aurait simplement permis l'expression de cette aspiration longtemps réprimée.
Pour étayer juridiquement cette position, Moscou invoque systématiquement le précédent du Kosovo. Ce parallèle est central dans l'argumentation russe :
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En 1999, l'OTAN est intervenue militairement en Yougoslavie (République fédérale de Yougoslavie, composée de la Serbie et du Monténégro) sans l'autorisation du Conseil de sécurité de l'ONU, pour arrêter ce qui était présenté comme un nettoyage ethnique des Albanais du Kosovo par le régime serbe de Slobodan Milošević. Cette intervention, qui a duré 78 jours et a détruit une grande partie des infrastructures serbes, a été menée au nom de la "responsabilité de protéger" et de considérations humanitaires, malgré l'opposition russe et l'absence de mandat onusien.
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En 2008, le Kosovo, sous administration de l'ONU depuis 1999, a proclamé unilatéralement son indépendance, reconnu immédiatement par les États-Unis et la plupart des pays de l'UE, malgré l'opposition véhémente de la Serbie.
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En 2010, la Cour Internationale de Justice (CIJ) a été saisie par la Serbie et a rendu un avis consultatif concluant que la déclaration d'indépendance du Kosovo ne violait pas le droit international. La CIJ a estimé que le droit international ne contenait pas d'interdiction applicable aux déclarations d'indépendance.
Pour la Russie, ce précédent a créé une jurisprudence claire : si une sécession unilatérale pour des raisons humanitaires et basée sur l'autodétermination était acceptable pour le Kosovo (malgré l'opposition de l'État parent), elle doit l'être également pour la Crimée. L'argument est le suivant : si l'Occident a soutenu l'indépendance du Kosovo au nom de la protection d'une population albanaise menacée par Belgrade, comment peut-il condamner la réunification de la Crimée avec la Russie au nom de la protection d'une population russophone menacée par Kiev ? La Russie accuse l'Occident d'appliquer un "double standard" hypocrite, défendant l'intégrité territoriale de l'Ukraine tout en ayant démembré la Serbie.
De plus, Moscou présente son action non comme une annexion mais comme :
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La protection légitime de ses ressortissants : des centaines de milliers de Criméens possédaient la citoyenneté russe (parfois en plus de la citoyenneté ukrainienne), et la Russie a le devoir de protéger ses citoyens.
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Une réponse à l'appel au secours des autorités légitimes de Crimée : le parlement de Crimée et le président Ianoukovytch (toujours considéré par Moscou comme le président légitime de l'Ukraine) auraient demandé l'assistance russe face au chaos et à la menace.
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La sécurisation d'intérêts vitaux : la base navale de Sébastopol est absolument stratégique pour la Russie. La présence de la flotte de la mer Noire est perçue comme une question de sécurité nationale. Le risque que l'Ukraine post-Maïdan, potentiellement en route vers l'adhésion à l'OTAN, remette en cause les accords de location de la base était inacceptable pour Moscou.
Dans le discours fleuve du 18 mars 2014 lors de la cérémonie d'intégration de la Crimée, Poutine a développé tous ces arguments et a déclaré : "Dans le cœur et l'esprit des gens, la Crimée a toujours été une partie intégrante de la Russie. Cette conviction, basée sur la vérité et la justice, était inébranlable, transmise de génération en génération." Il a ajouté que la Russie avait été "non seulement dépouillée, mais pillée" lors de l'effondrement de l'URSS, et que des millions de Russes s'étaient retrouvés en dehors du territoire russe du jour au lendemain. La réunification de la Crimée avec la Russie était présentée comme la correction d'une injustice historique et comme un acte de justice pour le peuple criméen.
Pour la population russe, ce discours a eu un effet électrisant. La popularité de Poutine a bondi à des records (plus de 85% d'approbation), un phénomène parfois appelé "l'effet Crimée". Dans la société russe, la réunification de la Crimée est perçue majoritairement comme un moment de fierté nationale, un symbole du retour de la Russie sur la scène mondiale comme grande puissance, capable de défendre ses intérêts et de ne plus accepter les diktat occidentaux.
Le Donbass : Guerre Hybride ou Protection des Populations Russophones ?
Dans la foulée des événements de Crimée, une insurrection armée a éclaté en avril 2014 dans la région industrielle du Donbass, à l'est de l'Ukraine, dans les oblasts de Donetsk et de Louhansk. Cette insurrection allait se transformer en un conflit de basse intensité qui durerait huit ans, de 2014 à 2022, faisant plus de 14 000 morts et créant une ligne de front figée de 400 kilomètres. Comme pour la Crimée, la nature même de ce conflit et les responsabilités font l'objet de désaccords fondamentaux.
Le Contexte du Donbass : une Région Particulière
Le Donbass (bassin du Donets) est une région industrielle et minière historique, développée massivement à l'époque soviétique. Sa population est majoritairement russophone et sa culture, son identité et son économie sont profondément liées à la Russie. Contrairement à la Crimée, cependant, le Donbass n'avait pas de statut spécial : il faisait intégralement partie de l'Ukraine en tant qu'oblasts (régions) ordinaires. Sur le plan démographique, selon le recensement ukrainien de 2001, l'oblast de Donetsk comptait 56,9% d'Ukrainiens ethniques et 38,2% de Russes ethniques, tandis que l'oblast de Louhansk comptait 58,0% d'Ukrainiens et 39,0% de Russes. Cependant, ces chiffres ethniques ne reflètent pas la réalité linguistique : la grande majorité de la population (environ 75%) parle russe comme langue principale, y compris de nombreux Ukrainiens ethniques.
Le Donbass a historiquement été un bastion électoral des partis pro-russes en Ukraine, notamment le Parti des Régions de Viktor Ianoukovytch. L'économie de la région était dominée par l'industrie lourde (mines de charbon, métallurgie, industrie chimique) héritée de l'ère soviétique, en déclin depuis l'indépendance mais toujours étroitement liée à la Russie. Les élites locales, souvent des oligarques contrôlant ces industries, entretenaient des relations étroites avec Moscou.
La perspective occidentale et ukrainienne : une guerre hybride russe
Selon cette version, l'insurrection dans le Donbass était une opération orchestrée, soutenue et en grande partie menée par la Russie, dans le cadre d'une stratégie de déstabilisation de l'Ukraine post-Maïdan. Ce qui a été présenté par Moscou comme une "guerre civile" spontanée était en réalité une guerre hybride menée par la Russie contre l'Ukraine.
La chronologie des événements selon cette perspective est la suivante :
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Avril 2014 : dans les semaines suivant l'annexion de la Crimée, des manifestations pro-russes ont lieu dans plusieurs villes du sud et de l'est de l'Ukraine (Donetsk, Louhansk, Kharkiv, Odessa, Dnipropetrovsk, Marioupol). Si certaines de ces manifestations reflétaient un mécontentement local réel face au nouveau pouvoir de Kiev, d'autres ont été organisées et financées par des acteurs extérieurs. Le 6 avril 2014, des hommes armés, menés par des figures comme Igor Strelkov (de son vrai nom Igor Guirkine, un officier des services de renseignement militaires russes GRU à la retraite), ont pris d'assaut les bâtiments administratifs à Donetsk. Le 7 avril, la "République populaire de Donetsk" (RPD) est proclamée. Des événements similaires se produisent à Louhansk, où la "République populaire de Louhansk" (RPL) est proclamée le 27 avril.
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Composition de l'insurrection : les premiers dirigeants de ces "républiques" n'étaient pas des politiciens locaux du Donbass, mais des citoyens russes avec des liens directs avec les services de sécurité russes. Igor Strelkov, qui est devenu le ministre de la Défense de la RPD, est un vétéran des conflits en Transnistrie, en Bosnie et en Tchétchénie, tous des conflits où la Russie a soutenu des séparatistes. Ses propres déclarations ultérieures ont confirmé qu'il avait "appuyé sur la gâchette de la guerre" au Donbass, admettant que sans son intervention et celle de son groupe, l'insurrection aurait probablement échoué. D'autres figures clés, comme Alexandre Borodaï (premier "Premier ministre" de la RPD, citoyen russe, spécialiste de relations publiques), Alexeï Mozgovoï, Arsène "Motorola" Pavlov, et bien d'autres, étaient également des Russes ou des étrangers pro-russes.
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Soutien matériel russe : dès le début de l'insurrection, les rebelles disposaient d'armements lourds que les civils locaux n'auraient jamais pu se procurer : mitrailleuses lourdes, lance-roquettes, mortiers, et rapidement des chars, de l'artillerie lourde et des systèmes de défense antiaérienne. Des convois humanitaires russes traversant la frontière étaient soupçonnés de transporter des armes. Des images satellites et des rapports de l'OSCE ont documenté le franchissement de la frontière russo-ukrainienne par du matériel militaire.
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"Volontaires" et combattants russes : des milliers de citoyens russes ont rejoint les forces séparatistes, officiellement à titre de "volontaires". Cependant, de nombreuses preuves (documents, témoignages, funérailles militaires en Russie) ont démontré que des soldats russes réguliers, officiellement "en congé" ou "en permission", combattaient dans le Donbass. Des unités entières de l'armée russe ont franchi la frontière.
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Intervention directe de l'armée russe : l'exemple le plus flagrant est la bataille d'Ilovaïsk (août 2014), où l'armée ukrainienne, qui avait repris l'initiative et reconquis de nombreuses localités, a tenté d'encercler Donetsk. Elle s'est alors heurtée à une intervention massive de l'armée russe régulière (artillerie, chars, infanterie motorisée), qui a infligé une lourde défaite aux forces ukrainiennes, faisant des centaines de morts, notamment lors du retrait désorganisé. Des soldats russes capturés ont été présentés comme des preuves, bien que Moscou ait systématiquement nié leur présence officielle. D'autres batailles (Debaltsevo en février 2015) ont également vu l'intervention directe de forces russes.
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Le vol MH17 : le 17 juillet 2014, le vol MH17 de Malaysia Airlines, un Boeing 777 reliant Amsterdam à Kuala Lumpur, a été abattu au-dessus du Donbass contrôlé par les séparatistes, tuant les 298 personnes à bord (passagers et équipage de 17 nationalités différentes, dont 196 Néerlandais). L'enquête internationale menée par une équipe conjointe (Joint Investigation Team - JIT) composée de la Hollande, de l'Australie, de la Belgique, de la Malaisie et de l'Ukraine, a conclu que l'avion avait été détruit par un missile surface-air de type Buk provenant de la 53e brigade de défense aérienne de l'armée russe, basée à Koursk. Le système Buk avait été acheminé depuis la Russie vers le territoire contrôlé par les séparatistes, avait tiré le missile, puis avait été ramené en Russie dans la nuit suivant la tragédie. En 2022, un tribunal néerlandais a condamné par contumace trois individus (deux Russes et un Ukrainien séparatiste) pour leur rôle dans cette catastrophe. Pour l'Occident, cet incident prouve de manière irréfutable l'implication militaire directe de la Russie dans le conflit du Donbass et la livraison de systèmes d'armes lourds aux séparatistes.
Pour Kiev et l'Occident, l'ensemble de ces éléments démontre que la guerre du Donbass n'était pas une "guerre civile" mais une agression indirecte (hybride) de la Russie contre l'Ukraine. Les objectifs de cette stratégie étaient multiples :
- Déstabiliser l'Ukraine et empêcher la consolidation du nouveau gouvernement pro-occidental
- Créer un conflit gelé qui donnerait à Moscou un levier permanent sur la politique ukrainienne
- Empêcher l'intégration euro-atlantique de l'Ukraine (l'OTAN n'acceptant pas de membres ayant des conflits territoriaux non résolus)
- Tester les réactions occidentales et la doctrine de guerre hybride (combinaison de forces régulières déguisées, de mercenaires, de propagande, de cyber-attaques, etc.)
La guerre a fait rage pendant l'été et l'automne 2014, avec des phases de combats intenses et de relatifs cessez-le-feu. L'armée ukrainienne, initialement faible et désorganisée, s'est progressivement réformée et professionnalisée, mais s'est heurtée à plusieurs reprises à la supériorité de feu et à l'intervention de forces russes régulières. Le conflit s'est figé le long d'une ligne de contact de 400 kilomètres, les séparatistes contrôlant environ un tiers des territoires des oblasts de Donetsk et de Louhansk. Entre 2014 et 2022, plus de 14 000 personnes sont mortes (civils, militaires ukrainiens, séparatistes et soldats russes), et des centaines de milliers de personnes ont été déplacées.
Les "républiques populaires" autoproclamées ont développé des structures étatiques de facto, mais sont restées totalement dépendantes de la Russie sur les plans économique, militaire et politique. La Russie a fourni des pensions, des salaires, de l'énergie et du soutien militaire. Ces entités n'ont jamais été reconnues par aucun État (pas même par la Russie avant février 2022), restant dans un vide juridique.
Pour l'Ukraine, cette guerre dans le Donbass était une agression russe qui violait sa souveraineté et son intégrité territoriale. L'"opération antiterroriste" (ATO) menée par Kiev était présentée comme une réponse légitime d'un État souverain face à des séparatistes armés et soutenus par une puissance étrangère hostile.
La perspective russe : une guerre civile et la protection des russophones
La version russe des événements du Donbass est radicalement différente. Moscou affirme que l'insurrection était une réponse populaire spontanée et légitime de la population russophone de la région face aux menaces du nouveau pouvoir de Kiev.
Selon ce narratif, après le "coup d'État" de Maïdan, la population du Donbass, qui avait massivement soutenu Ianoukovytch (plus de 70% des voix dans certains districts lors de l'élection de 2010), se sentait menacée et non représentée par le nouveau gouvernement, qu'elle percevait comme illégitime, russophobe et dominé par des nationalistes de l'ouest de l'Ukraine. Plusieurs facteurs auraient alimenté cette perception :
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La tentative d'abrogation de la loi sur les langues (23 février 2014), vue comme une attaque directe contre l'identité russophone
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La rhétorique anti-russe de certains responsables du nouveau pouvoir et de militants du Maïdan, qualifiant les habitants de l'est de "séparatistes" ou de "terroristes" avant même qu'aucune insurrection n'ait lieu
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La tragédie d'Odessa (2 mai 2014) : lors d'affrontements entre pro-Maïdan et pro-russes, un incendie s'est déclaré dans la Maison des syndicats où s'étaient réfugiés des manifestants pro-russes. 48 personnes sont mortes, brûlées vives ou en tentant d'échapper aux flammes. Cet événement, largement médiatisé par les médias russes comme un "massacre" perpétré par des néonazis ukrainiens, a créé une onde de choc et alimenté la peur que le même sort attendait les russophones du Donbass s'ils ne résistaient pas.
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L'offensive militaire de Kiev : dès avril-mai 2014, le gouvernement ukrainien a lancé une "opération antiterroriste" (ATO) dans le Donbass, utilisant l'armée, l'aviation et l'artillerie contre des zones urbaines. Pour Moscou, il s'agissait d'une punition collective infligée à la population civile russophone qui osait s'opposer au nouveau régime.
Dans cette lecture, les habitants du Donbass, craignant pour leur sécurité, leur langue, leur culture et leurs droits, se sont soulevés pour demander plus d'autonomie ou même l'indépendance. Des référendums locaux ont été organisés le 11 mai 2014 dans les territoires contrôlés par les séparatistes, avec des résultats officiels montrant un soutien massif à l'indépendance (89% à Donetsk, 96% à Louhansk, avec une participation de 75% et 81% respectivement). Bien que ces chiffres soient contestés et que le processus ait été largement critiqué comme non démocratique, ils ont servi de base à la proclamation des "républiques populaires".
Concernant les combattants, la Russie reconnaît que des citoyens russes ont rejoint les forces séparatistes en tant que "volontaires", motivés par des liens familiaux, culturels ou idéologiques avec le Donbass, ou par la volonté de défendre les russophones. Ces volontaires avaient parfois une expérience militaire (anciens soldats, vétérans de conflits précédents), mais agissaient à titre individuel et non en tant que représentants de l'État russe. Moscou nie catégoriquement avoir envoyé des troupes régulières ou du matériel militaire officiel dans le Donbass avant 2022. Les armements lourds utilisés par les séparatistes auraient été capturés sur l'armée ukrainienne ou provenaient de stocks locaux datant de l'ère soviétique.
Concernant la bataille d'Ilovaïsk, la Russie nie toute participation directe de son armée, affirmant que la défaite ukrainienne était due à l'incompétence de ses commandants et à la résistance héroïque des forces locales. Les soldats russes occasionnellement capturés ou identifiés sont présentés comme des cas isolés de "volontaires" ou d'individus "égarés" ayant franchi la frontière par erreur.
Concernant le vol MH17, la Russie a constamment nié toute responsabilité et a proposé plusieurs contre-narratifs au fil des années :
- L'avion aurait été abattu par l'armée ukrainienne (missile ou chasseur militaire)
- Les enquêteurs occidentaux seraient biaisés et chercheraient à accuser la Russie pour des raisons politiques
- Les preuves présentées (notamment les images satellites et les analyses) seraient falsifiées ou mal interprétées
- Le missile Buk, s'il était bien responsable, pourrait provenir de stocks ukrainiens
Ces contre-narratifs ont été largement rejetés par la communauté internationale et les experts indépendants, mais ils restent la position officielle russe. Moscou a également accusé l'Ukraine d'avoir refusé de coopérer pleinement à l'enquête et de dissimuler des éléments (notamment les communications entre contrôleurs aériens ukrainiens et le vol MH17).
Pour Moscou, la guerre du Donbass est avant tout une guerre civile déclenchée par la politique répressive et russophobe de Kiev envers les populations de l'est. L'armée ukrainienne aurait mené des opérations militaires aveugles contre des zones civiles, bombardant sans discrimination les villes et villages du Donbass, causant des milliers de victimes civiles. Les médias russes ont abondamment diffusé des images de destructions, de victimes civiles et de réfugiés fuyant les bombardements ukrainiens, créant un puissant narratif de "génocide" ou de "punition collective" infligée aux russophones.
Le terme de "génocide" (genotsid) a été systématiquement utilisé par les responsables russes et les dirigeants des républiques séparatistes pour qualifier la situation, bien qu'il ne corresponde pas à la définition juridique du génocide (intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux). L'utilisation de ce terme visait à créer une urgence morale et à justifier une intervention extérieure pour protéger les populations menacées.
La protection de ces populations russophones devient ainsi un devoir moral et politique pour la Russie, s'inscrivant dans la doctrine du "monde russe" (Russkiy Mir). Selon cette vision, la Russie a une responsabilité civilisationnelle envers toutes les communautés russophones, où qu'elles se trouvent, et ne peut rester passive face à leur persécution. Cette doctrine a été formalisée dans des documents officiels et dans les discours des dirigeants russes, et elle sous-tend la politique étrangère russe dans l'espace post-soviétique.
La Russie affirme avoir fourni un soutien humanitaire aux républiques du Donbass (aide alimentaire, médicale, financière) et un soutien politique (reconnaissance de facto, bien que pas de jure avant 2022), mais nie toute implication militaire directe. Le rôle de la Russie est présenté comme celui d'un médiateur cherchant une solution pacifique via les accords de Minsk.
L'Échec des Accords de Minsk : Qui Porte la Responsabilité ?
Face à l'enlisement du conflit dans le Donbass et à la menace d'une escalade incontrôlée, les efforts diplomatiques menés dans le "Format Normandie" (France, Allemagne, Russie, Ukraine) ont abouti aux accords de Minsk I (protocole de Minsk, septembre 2014) et Minsk II (ensemble de mesures pour l'application du protocole de Minsk, février 2015). Ces accords, négociés dans l'urgence après des défaites militaires ukrainiennes, constituaient une tentative de résolution pacifique du conflit. Cependant, leur mise en œuvre s'est heurtée à des interprétations irréconciliables et des blocages systématiques, et leur échec final est devenu un sujet de controverse majeur qui a servi de justification à l'escalade de 2022.
Le Contenu des Accords de Minsk
Les accords de Minsk II (février 2015), qui constituent le document de référence car plus complet que Minsk I, prévoyaient une feuille de route complexe comportant à la fois un volet sécuritaire et un volet politique :
Volet sécuritaire :
- Cessez-le-feu immédiat et complet
- Retrait des armes lourdes pour créer une zone démilitarisée
- Libération de tous les prisonniers et otages (échange "tous contre tous")
- Surveillance et vérification par l'OSCE
- Retrait des formations armées étrangères, des équipements militaires et des mercenaires du territoire ukrainien
- Rétablissement du contrôle de la frontière entre l'Ukraine et la Russie par le gouvernement ukrainien
Volet politique :
- Dialogue direct entre Kiev et les représentants des territoires séparatistes
- Adoption d'une loi ukrainienne sur le "statut spécial" de certains districts des oblasts de Donetsk et Louhansk, garantissant notamment :
- Le droit d'utiliser la langue russe
- Une autonomie locale élargie (nomination des procureurs, juges locaux, coopération transfrontalière avec la Russie)
- La participation des autorités locales à la nomination des chefs des services du procureur et des tribunaux
- Organisation d'élections locales dans ces territoires selon la législation ukrainienne et sous observation de l'OSCE
- Réforme constitutionnelle en Ukraine incluant la décentralisation et consacrant le statut spécial de ces régions
- Amnistie pour les participants aux événements dans le Donbass
Question cruciale de la séquence : Le point de désaccord fondamental portait sur l'ordre dans lequel ces mesures devaient être mises en œuvre. Le texte même de Minsk II était ambigu sur ce point, permettant deux lectures contradictoires.
Selon l'Occident et l'Ukraine : une obstruction russe systématique
Pour Kiev et ses alliés occidentaux, les accords de Minsk ont échoué principalement en raison de l'obstruction systématique de la Russie et du refus de Moscou de reconnaître son rôle direct dans le conflit. Plusieurs griefs sont avancés :
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La Russie refuse de reconnaître qu'elle est partie au conflit : Moscou s'est toujours présentée comme simple "médiatrice" dans un conflit entre Kiev et les républiques séparatistes, alors même que les accords parlent explicitement de "formations armées étrangères" et de rétablissement du contrôle de la frontière russo-ukrainienne. Cette posture a empêché toute discussion honnête sur le retrait des forces russes et du matériel militaire.
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Violations continues du cessez-le-feu : entre 2015 et 2022, des milliers de violations du cessez-le-feu ont été enregistrées par les observateurs de l'OSCE, avec des tirs quotidiens, des bombardements sporadiques et des tentatives d'avancées territoriales. L'Ukraine et l'Occident attribuent la majorité de ces violations aux séparatistes soutenus par la Russie. Les observateurs de l'OSCE ont été régulièrement empêchés d'accéder à certaines zones contrôlées par les séparatistes, notamment les portions de la frontière russo-ukrainienne, suggérant que la Russie continuait à acheminer des renforts et du matériel.
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La séquence exigée par la Russie est inacceptable : Moscou insistait sur l'ordre suivant : d'abord, Kiev doit accorder le statut spécial et organiser des élections dans le Donbass ; ensuite seulement, les mesures de sécurité (retrait des forces, rétablissement du contrôle frontalier) seraient mises en œuvre. Pour Kiev, cette séquence était un piège mortel. Organiser des élections dans des territoires toujours sous occupation militaire russe et contrôlés par des milices armées garantirait des résultats manipulés et l'élection de dirigeants pro-russes. Ensuite, accorder un "statut spécial" à ces régions dirigées par des séparatistes reviendrait à :
- Légitimer l'insurrection et l'occupation
- Intégrer un "cheval de Troie" russe dans le système politique ukrainien
- Donner à ces régions un droit de veto permanent sur la politique étrangère de l'Ukraine, notamment sur l'adhésion à l'OTAN ou à l'UE, puisque toute réforme constitutionnelle nécessiterait leur accord
- Compromettre définitivement la souveraineté de l'Ukraine
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Pas de dialogue direct avec les "républiques" : Kiev refusait d'engager un dialogue direct et officiel avec les dirigeants des RPD et RPL, les considérant comme des marionnettes de Moscou et non comme des représentants légitimes de la population locale. L'Ukraine insistait pour que le dialogue se fasse entre Kiev et Moscou, puisque la Russie était la véritable partie au conflit.
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L'aveu de Merkel et Hollande : en décembre 2022, dans une interview au journal allemand Die Zeit, l'ancienne chancelière allemande Angela Merkel a déclaré que les accords de Minsk de 2014 avaient été "une tentative de donner du temps à l'Ukraine. Elle a utilisé ce temps pour devenir plus forte, comme on peut le voir aujourd'hui. L'Ukraine de 2014-2015 n'est pas l'Ukraine d'aujourd'hui." Cette déclaration a été interprétée par la Russie comme un aveu que l'Occident n'avait jamais eu l'intention de mettre en œuvre politiquement les accords de Minsk, mais les utilisait comme un stratagème pour gagner du temps et préparer militairement l'Ukraine à une confrontation future. L'ancien président français François Hollande a fait des déclarations similaires, confirmant que Minsk visait notamment à "éviter le pire" et à donner du temps. Pour Kiev et une partie de l'Occident, ces déclarations, bien que maladroites, reflétaient simplement la réalité : face au refus russe de respecter les aspects sécuritaires des accords, l'Ukraine n'avait d'autre choix que de se préparer militairement tout en cherchant une solution diplomatique.
Kiev exigeait une séquence inverse : d'abord, les conditions de sécurité devaient être rétablies (retrait des troupes russes, désarmement des milices, rétablissement du contrôle ukrainien de la frontière) ; ensuite seulement, des élections libres et équitables pouvaient être organisées sous supervision internationale ; enfin, sur la base de ces élections légitimes, un statut d'autonomie élargie pouvait être négocié. Cette séquence aurait permis de préserver la souveraineté ukrainienne tout en répondant aux demandes légitimes d'autonomie locale.
Cependant, cette séquence était inacceptable pour la Russie, qui savait que dans des élections véritablement libres, les candidats pro-russes radicaux perdraient probablement face à des forces plus modérées ou pro-ukrainiennes, notamment en raison du départ de centaines de milliers d'habitants (souvent pro-ukrainiens) et de l'arrivée de combattants et colons russes.
L'impasse diplomatique a ainsi perduré pendant sept années (2015-2022), le Format Normandie se réunissant périodiquement sans jamais parvenir à un progrès substantiel. Les rencontres entre les présidents français, allemand, russe et ukrainien (notamment le sommet de Paris en décembre 2019 avec Emmanuel Macron, Angela Merkel, Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky) ont échoué à débloquer la situation. L'Occident et l'Ukraine accusent la Russie d'avoir saboté systématiquement tout progrès, en refusant de reconnaître son rôle et en exigeant une séquence qui aurait permis de verrouiller son contrôle sur le Donbass.
Du point de vue russe : Kiev a sabordé Minsk avec la complicité occidentale
La lecture russe de l'échec des accords de Minsk est diamétralement opposée. Pour Moscou, ces accords représentaient la seule voie viable vers une résolution pacifique qui aurait permis de :
- Mettre fin à la violence dans le Donbass
- Protéger les droits de la population russophone
- Préserver l'intégrité territoriale de l'Ukraine (les républiques seraient restées au sein de l'Ukraine, même avec un statut spécial)
- Éviter l'escalade vers une guerre à grande échelle
Cependant, selon Moscou, Kiev a systématiquement refusé de respecter ses engagements, avec la complicité et le soutien de ses parrains occidentaux. Les arguments russes sont les suivants :
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Refus du dialogue direct : les accords de Minsk stipulaient explicitement que Kiev devait engager un dialogue direct avec les représentants de Donetsk et Louhansk. Ce dialogue était essentiel pour négocier les modalités du statut spécial et des élections. Cependant, Kiev a refusé pendant sept ans d'engager ce dialogue de manière substantielle, considérant les dirigeants des républiques comme des "terroristes" avec lesquels on ne négocie pas. Pour la Russie, ce refus constituait en soi une violation fondamentale des accords.
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Absence de réforme constitutionnelle : Kiev n'a jamais procédé à la réforme constitutionnelle prévue par Minsk II pour inscrire le statut spécial du Donbass et la décentralisation de l'Ukraine. Plusieurs projets de loi ont été présentés au parlement ukrainien, mais aucun n'a été adopté. Le président Petro Porochenko (2014-2019) puis Volodymyr Zelensky (élu en 2019) ont été confrontés à une opposition parlementaire et populaire massive à toute mise en œuvre politique de Minsk, perçue comme une capitulation face à la Russie. Des sondages montraient qu'une majorité d'Ukrainiens rejetaient les accords de Minsk et préféraient une solution militaire ou un gel du conflit. Pour Moscou, cette opposition interne, loin d'excuser Kiev, démontre que les autorités ukrainiennes n'ont jamais eu l'intention de respecter les accords qu'elles avaient signés.
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Poursuite de la politique de force : au lieu d'appliquer le volet politique de Minsk, Kiev a poursuivi une politique de pression militaire sur le Donbass, maintenant un blocus économique des territoires séparatistes, refusant de payer les pensions et salaires des habitants de ces régions, coupant les liens bancaires et commerciaux. L'armée ukrainienne s'est massivement renforcée entre 2015 et 2022, recevant des armements, des formations et des conseils de l'OTAN. Pour la Russie, cela prouvait que Kiev se préparait à une reconquête militaire du Donbass plutôt qu'à une solution politique.
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Les garants occidentaux ont failli : la France et l'Allemagne, en tant que garants des accords et médiateurs du Format Normandie, auraient dû exercer une pression significative sur Kiev pour qu'elle respecte ses engagements. Au lieu de cela, selon Moscou, Paris et Berlin ont fermé les yeux sur le sabotage ukrainien et ont continué à soutenir politiquement et économiquement Kiev. Les déclarations ultérieures de Merkel et Hollande confirmant que Minsk visait à "gagner du temps" pour l'Ukraine ont été perçues par la Russie comme un aveu de duplicité et de mauvaise foi caractérisée. Si les garants eux-mêmes n'ont jamais eu l'intention de faire respecter les accords, comment ceux-ci auraient-ils pu réussir ? Ces déclarations ont profondément choqué en Russie et ont détruit toute confiance résiduelle envers l'Occident. Poutine a déclaré que ces aveux démontraient que "l'Occident nous a menti pendant sept ans".
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Escalade ukrainienne en 2021-2022 : au cours de l'année 2021 et début 2022, la Russie a accusé l'Ukraine de concentrer des troupes et du matériel lourd près de la ligne de contact dans le Donbass, en vue d'une offensive imminente pour reconquérir militairement les territoires séparatistes. Des rapports de l'OSCE auraient montré une augmentation des violations du cessez-le-feu du côté ukrainien en janvier-février 2022. Moscou soutient que cette offensive planifiée, qui aurait pu causer des dizaines de milliers de morts parmi la population civile russophone, a rendu l'"opération militaire spéciale" inévitable et urgente pour protéger le Donbass.
Pour Moscou, le "statut spécial" n'était pas un complot pour infiltrer l'Ukraine, mais une garantie minimale pour la population russophone du Donbass, lui permettant de préserver sa langue, sa culture et d'avoir son mot à dire dans les décisions politiques affectant son avenir. Le droit de veto sur l'adhésion à l'OTAN n'était pas présenté explicitement dans Minsk II, mais découlait logiquement du concept de fédéralisation et de décentralisation que ces accords impliquaient. De plus, pour la Russie, il était légitime que les régions frontalières de la Russie puissent avoir un mot à dire sur une décision (adhésion à l'OTAN) qui les affecterait directement et qui constituait une menace pour la sécurité russe.
En février 2022, quelques jours avant le lancement de l'"opération militaire spéciale", la Russie a officiellement reconnu l'indépendance des républiques populaires de Donetsk et de Louhansk, signant avec elles des traités d'amitié, de coopération et d'assistance mutuelle. Dans son discours du 21 février 2022 annonçant cette reconnaissance, Vladimir Poutine a déclaré que les accords de Minsk étaient "désormais nuls et non avenus", tués par Kiev et l'Occident qui n'ont jamais eu l'intention de les respecter. Cette reconnaissance a formellement mis fin à la fiction d'une solution politique dans le cadre de Minsk et a ouvert la voie à l'escalade militaire.
La Montée des Tensions (2021-2022) et l'Ultimatum de Décembre 2021
Les années 2015-2020 ont été marquées par un conflit gelé dans le Donbass, avec des combats sporadiques mais sans changement territorial majeur. Cependant, à partir de 2021, les tensions ont commencé à monter de manière inquiétante, culminant avec l'ultimatum russe de décembre 2021 et l'invasion de février 2022.
L'Intensification de la Coopération Ukraine-OTAN
Entre 2014 et 2021, l'Ukraine a considérablement renforcé sa coopération avec l'OTAN et les pays occidentaux. Cette coopération comprenait :
- Réformes militaires : modernisation de l'armée ukrainienne selon les standards de l'OTAN
- Formations : des milliers de soldats ukrainiens ont été formés par des instructeurs américains, britanniques, canadiens et autres pays de l'OTAN, notamment via les programmes comme l'opération Unifier (Canada) et Joint Multinational Training Group-Ukraine (États-Unis)
- Exercices conjoints : l'Ukraine a participé régulièrement à des exercices militaires multinationaux avec l'OTAN, comme Sea Breeze en mer Noire
- Fourniture d'armements : les États-Unis ont fourni des armes létales à l'Ukraine, notamment des missiles antichars Javelin (à partir de 2018), des systèmes de contre-batterie radar, des drones, etc.
- Aspiration à l'adhésion : en 2019, l'adhésion à l'OTAN a été inscrite dans la constitution ukrainienne comme objectif stratégique de l'État
Pour l'Occident et l'Ukraine, cette coopération était parfaitement légitime. L'Ukraine, en tant qu'État souverain, avait le droit inaliénable de choisir ses alliances et de se défendre contre une menace réelle (la Russie ayant déjà occupé la Crimée et le Donbass). L'OTAN est présentée comme une alliance purement défensive, et aucun pays n'a jamais été forcé d'y adhérer ; ce sont les nations qui demandent à rejoindre l'alliance pour garantir leur sécurité. L'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, si elle devait avoir lieu, serait le résultat d'un processus long et complexe, nécessitant des réformes, le respect de critères stricts et l'accord unanime des membres. En 2021, cette adhésion n'était pas imminente, Kiev étant encore très loin de remplir tous les critères (notamment en raison du conflit territorial non résolu dans le Donbass).
Pour la Russie, cette évolution était perçue comme une menace existentielle croissante et intolérable. L'Ukraine était progressivement transformée en un avant-poste militaire de l'OTAN à la frontière russe, accumulant des armes offensives et servant de plateforme pour une confrontation future. La perspective d'une adhésion formelle de l'Ukraine à l'OTAN, inscrite dans la constitution ukrainienne et régulièrement réaffirmée par Kiev et ses alliés (notamment lors des sommets de l'OTAN), constituait une "ligne rouge" absolue pour le Kremlin. Des missiles de l'OTAN déployés en Ukraine pourraient atteindre Moscou en quelques minutes, réduisant le temps de réaction russe en cas de conflit et bouleversant l'équilibre stratégique. De plus, l'adhésion de l'Ukraine signifierait que la Russie se retrouverait directement frontalière avec l'OTAN sur plus de 2000 kilomètres, achevant l'encerclement stratégique de la Russie.
La Vision Russe : Trois Décennies d'Expansion de l'OTAN comme Trahison
Pour comprendre la perspective russe, il est essentiel de revenir sur l'histoire de l'expansion de l'OTAN depuis la fin de la Guerre froide. Cette expansion est au cœur du ressentiment russe et de la perception d'une menace existentielle.
Le narratif russe de la trahison : Lors des négociations sur la réunification de l'Allemagne en 1990, les dirigeants occidentaux auraient donné des assurances verbales à Mikhaïl Gorbatchev que l'OTAN ne s'étendrait pas "d'un pouce vers l'Est" (not one inch eastward) au-delà de l'Allemagne de l'Est. Cette promesse aurait été faite par le secrétaire d'État américain James Baker le 9 février 1990 lors d'une réunion avec Gorbatchev. D'autres dirigeants occidentaux (allemands, britanniques, français) auraient fait des déclarations similaires. Sur la base de ces assurances, Gorbatchev aurait accepté la réunification allemande et le maintien de l'Allemagne unifiée dans l'OTAN, ce qui constituait une concession majeure de la part de l'URSS.
Cependant, ces assurances n'ont jamais été formalisées dans un traité écrit et contraignant. Dans les années qui ont suivi, l'OTAN a procédé à plusieurs vagues d'élargissement :
- 1999 : Pologne, Hongrie, République tchèque (anciens membres du Pacte de Varsovie)
- 2004 : Estonie, Lettonie, Lituanie (anciennes républiques soviétiques), Slovaquie, Slovénie, Roumanie, Bulgarie
- 2009 : Albanie, Croatie
- 2017 : Monténégro
- 2020 : Macédoine du Nord
- 2023-2024 : Finlande et Suède (en réaction directe à l'invasion de l'Ukraine)
Pour la Russie, cette expansion progressive et inexorable représente une trahison historique des promesses faites en 1990 et une politique d'encerclement stratégique. L'OTAN, alliance militaire créée pendant la Guerre froide spécifiquement pour contrer l'URSS, n'aurait pas été dissoute après l'effondrement de l'Union soviétique (contrairement au Pacte de Varsovie), mais aurait au contraire été étendue jusqu'aux frontières mêmes de la Russie. L'intégration des pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) en 2004, anciennes républiques soviétiques frontalières de la Russie, a été particulièrement mal vécue à Moscou.
Le discours de Vladimir Poutine à la Conférence sur la sécurité de Munich en février 2007 marque un tournant dans l'expression publique de ces griefs. Devant un parterre de dirigeants occidentaux, Poutine a vertement critiqué l'unilatéralisme américain et l'expansion de l'OTAN, déclarant : "Je pense qu'il est évident que l'expansion de l'OTAN n'a aucun rapport avec la modernisation de l'Alliance elle-même ou avec la garantie de la sécurité en Europe. Au contraire, elle représente une provocation sérieuse qui réduit le niveau de confiance mutuelle. Et nous avons le droit de demander : contre qui cette expansion est-elle dirigée ? Et qu'est-il advenu des assurances données par nos partenaires occidentaux après la dissolution du Pacte de Varsovie ?" Ce discours, largement ignoré ou minimisé par l'Occident à l'époque, est rétrospectivement vu comme un avertissement clair qui n'a pas été pris au sérieux.
Le contre-narratif occidental : L'Occident rejette catégoriquement cette lecture historique. Concernant les "promesses" faites à Gorbatchev, les archives historiques montrent qu'aucun engagement formel et écrit n'a jamais été pris concernant la non-extension de l'OTAN au-delà de l'Allemagne. Les discussions vagues de février 1990, si elles ont bien eu lieu, concernaient uniquement le territoire de l'Allemagne de l'Est dans le contexte spécifique de la réunification allemande, et non l'ensemble de l'Europe de l'Est. De plus, ces discussions avaient lieu avec l'URSS, qui allait disparaître 18 mois plus tard ; la Russie post-soviétique, État successeur, n'a pas hérité automatiquement d'assurances verbales non contraignantes données à un autre État.
Plus fondamentalement, l'Occident considère que chaque nation souveraine a le droit inaliénable de choisir ses alliances et son système de sécurité, un principe fondamental du droit international consacré dans l'Acte final d'Helsinki de 1975 et la Charte de Paris de 1990. Ces documents, signés par l'URSS puis la Russie, reconnaissent explicitement ce droit. L'OTAN ne peut pas "interdire" son élargissement car cela reviendrait à créer des "sphères d'influence" où certains pays auraient une souveraineté limitée, un concept impérial que l'ordre international moderne rejette.
L'élargissement de l'OTAN n'a pas été une expansion agressive mais une réponse aux demandes pressantes des pays d'Europe centrale et orientale qui, après des décennies de domination soviétique, cherchaient à garantir leur sécurité et leur indépendance en intégrant les structures euro-atlantiques. La Pologne, les pays baltes et autres ont vu dans l'adhésion à l'OTAN la seule garantie crédible contre une potentielle résurgence de l'impérialisme russe – crainte qui s'est révélée prophétique au vu des événements en Géorgie (2008) et en Ukraine (2014-2022).
L'OTAN est présentée comme une alliance purement défensive qui n'a jamais attaqué la Russie et n'a aucune intention de le faire. Son article 5 (clause de défense mutuelle) ne s'applique qu'en cas d'attaque contre un membre, pas pour des opérations offensives. La Russie n'aurait jamais eu à craindre l'OTAN si elle n'avait pas eu d'intentions agressives envers ses voisins. Les interventions militaires de l'OTAN citées par la Russie (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011) ne concernaient pas la Russie et n'étaient pas dirigées contre elle.
L'Ultimatum Russe de Décembre 2021
Face à l'intensification de la coopération Ukraine-OTAN et après des années de frustration face à ce qu'elle percevait comme le mépris occidental de ses préoccupations sécuritaires légitimes, la Russie a décidé en décembre 2021 de formuler ses exigences de manière formelle et publique.
Le 17 décembre 2021, le ministère russe des Affaires étrangères a publié deux projets de traités :
- Un traité entre la Fédération de Russie et les États-Unis d'Amérique sur les garanties de sécurité
- Un accord sur les mesures visant à garantir la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord
Ces projets contenaient des exigences radicales, qualifiées d'"ultimatum" par de nombreux observateurs occidentaux :
Principales exigences :
- Arrêt de toute nouvelle expansion de l'OTAN, en particulier à l'Ukraine et à la Géorgie, et engagement juridiquement contraignant que l'OTAN n'acceptera plus de nouveaux membres
- Retrait des infrastructures militaires de l'OTAN (bases, équipements, troupes) des pays ayant rejoint l'alliance après mai 1997, c'est-à-dire tous les nouveaux membres d'Europe centrale et orientale, y compris les pays baltes
- Interdiction du déploiement de missiles de portée intermédiaire et courte à proximité des frontières russes
- Interdiction de manœuvres militaires et de survols d'avions de combat au-delà d'une certaine distance des frontières russo-américaines
- Engagement de l'OTAN à ne pas déployer de forces ou d'armements en Ukraine et dans d'autres États non membres en Europe de l'Est, dans le Caucase et en Asie centrale
Ces exigences étaient présentées par Moscou comme une dernière tentative de résoudre la crise par la voie diplomatique et de redéfinir l'architecture de sécurité européenne sur la base du principe de la "sécurité indivisible" – un concept selon lequel la sécurité d'un État ne doit pas être renforcée au détriment de celle d'un autre. Ce principe, inscrit dans plusieurs documents de l'OSCE, est interprété par la Russie comme signifiant que l'OTAN ne peut s'étendre sans l'accord de la Russie si cette extension menace la sécurité russe.
Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, a déclaré que ces propositions constituaient un "paquet global" qui devait être accepté dans son ensemble, et a averti que si elles étaient rejetées, la Russie prendrait des "mesures militaro-techniques" (euphémisme pour actions militaires ou déploiements de systèmes d'armes) pour garantir sa sécurité.
La réponse occidentale : un rejet catégorique
La réaction des États-Unis et de l'OTAN a été un rejet ferme de ces exigences, jugées inacceptables car elles violaient des principes fondamentaux :
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Le principe de la "porte ouverte" de l'OTAN : inscrit dans l'article 10 du Traité de l'Atlantique Nord, qui stipule que l'Alliance peut inviter tout État européen à devenir membre. Accepter l'exigence russe aurait signifié abolir ce principe fondateur et donner à Moscou un droit de veto sur les décisions souveraines de l'OTAN.
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La souveraineté des nations : retirer des infrastructures militaires des pays membres qui ont rejoint l'OTAN librement et qui souhaitent cette présence pour leur sécurité aurait violé leur souveraineté et créé des membres de "seconde zone".
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Le droit des États à choisir leurs alliances : interdire à l'Ukraine ou à tout autre pays de rejoindre l'OTAN aurait nié leur droit fondamental à l'autodétermination et à la recherche de leur propre sécurité.
Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a déclaré : "Nous ne ferons pas de compromis sur les principes fondamentaux." Le secrétaire d'État américain Antony Blinken a affirmé que certaines demandes russes étaient "tout simplement non-négociables".
Néanmoins, les États-Unis et l'OTAN ont proposé d'engager un dialogue sur certains aspects spécifiques, notamment :
- La transparence mutuelle sur les exercices militaires et les déploiements
- Le contrôle des armements, notamment une reprise des négociations sur les missiles de portée intermédiaire (après l'effondrement du traité FNI en 2019)
- Des mesures de confiance pour réduire les risques d'incidents militaires
En janvier 2022, une série de rencontres diplomatiques a eu lieu (dialogue Russie-OTAN, discussions bilatérales États-Unis-Russie, réunion de l'OSCE), mais sans aucun progrès substantiel. Le 26 janvier 2022, les États-Unis ont remis une réponse écrite formelle aux propositions russes, rejetant les principales exigences tout en se déclarant ouverts au dialogue sur des points spécifiques.
L'interprétation occidentale : le rejet de l'ultimatum russe était présenté comme une défense nécessaire des principes fondamentaux de la souveraineté, de l'autodétermination et de l'ordre international fondé sur des règles. Accepter les exigences russes aurait constitué un retour aux "sphères d'influence" de la Guerre froide et aurait légitimé le concept impérial russe selon lequel Moscou a le droit de dicter la politique étrangère de ses voisins. De plus, l'Occident soupçonnait que ces exigences maximalistes n'étaient qu'un prétexte et que Moscou avait déjà décidé d'envahir l'Ukraine, cherchant simplement à créer un casus belli en cas de rejet.
L'interprétation russe : le rejet catégorique de ces propositions par l'Occident en janvier 2022 a été interprété à Moscou comme la confirmation que l'Occident n'était pas disposé à prendre en compte les intérêts vitaux de sécurité de la Russie et qu'aucune solution diplomatique n'était possible. Selon cette lecture, Moscou avait formulé ses préoccupations de manière claire, officielle et publique, donnant à l'Occident une dernière chance d'éviter la confrontation. Le refus occidental de même négocier sérieusement prouvait que la politique d'encerclement et de containment de la Russie se poursuivrait inexorablement, que l'Ukraine serait transformée en bastion anti-russe de l'OTAN, et que la sécurité de la Russie serait compromise de manière irréversible.
Dans cette optique, l'échec de cette dernière tentative diplomatique a rendu l'action militaire inévitable et nécessaire. La Russie ne pouvait pas se permettre d'attendre passivement que l'Ukraine devienne un membre de facto ou de jure de l'OTAN, transformant ainsi la frontière russo-ukrainienne en ligne de front d'une confrontation OTAN-Russie. L'action préventive devait être menée maintenant, pendant qu'il était encore temps de neutraliser cette menace.
L'Invasion de Février 2022 : Opération Militaire Spéciale ou Guerre d'Agression ?
Le 24 février 2022 à l'aube, la Russie a lancé ce que le Kremlin a qualifié d'"opération militaire spéciale" en Ukraine, déclenchant la plus grande guerre conventionnelle en Europe depuis 1945. La qualification même de cette action et ses objectifs font l'objet d'interprétations radicalement opposées.
Selon la perspective occidentale et ukrainienne : une guerre d'agression préméditée
À l'aube du 24 février 2022, la Russie a lancé une invasion à grande échelle de l'Ukraine, avec des frappes de missiles et de drones sur tout le territoire ukrainien et une offensive terrestre sur plusieurs axes :
- Depuis la Biélorussie vers Kiev, objectif de "décapiter" le gouvernement ukrainien
- Depuis la Russie vers Kharkiv, deuxième ville du pays
- Depuis le Donbass pour étendre le contrôle des territoires séparatistes
- Depuis la Crimée vers le nord (Kherson, Zaporijjia) et vers l'ouest (Marioupol) pour sécuriser un corridor terrestre et potentiellement atteindre Odessa
Cette invasion constitue, selon l'Occident et l'Ukraine, une violation flagrante du droit international :
- Violation de la Charte des Nations Unies (article 2§4 interdisant le recours à la menace ou à l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État)
- Crime d'agression, considéré comme le "crime suprême" en droit international car il contient en lui tous les autres crimes de guerre
- Violation de tous les engagements bilatéraux pris par la Russie (Mémorandum de Budapest 1994, Traité d'amitié 1997, etc.)
L'Assemblée générale des Nations Unies a adopté le 2 mars 2022 une résolution (ES-11/1) exigeant que la Russie retire immédiatement toutes ses forces du territoire ukrainien et condamnant l'agression. Cette résolution historique a été adoptée par 141 voix pour, 5 contre (Russie, Biélorussie, Corée du Nord, Érythrée, Syrie) et 35 abstentions (dont la Chine, l'Inde, le Pakistan, l'Afrique du Sud).
Les objectifs réels de l'invasion, selon l'analyse occidentale, allaient bien au-delà de la "démilitarisation" et de la "dénazification" proclamées :
- Renverser le gouvernement ukrainien démocratiquement élu et installer un régime pro-russe docile
- Nier l'existence de l'Ukraine en tant qu'État-nation souverain et réintégrer le pays dans la sphère d'influence russe, voire l'annexer partiellement ou totalement
- Empêcher l'intégration euro-atlantique de l'Ukraine de manière définitive
- Annexer des territoires pour des raisons stratégiques (corridor terrestre vers la Crimée, contrôle du littoral de la mer Noire)
- Envoyer un message aux autres anciennes républiques soviétiques sur les conséquences d'une orientation pro-occidentale
La tentative de prise de Kiev dans les premiers jours, avec l'envoi d'un convoi militaire gigantesque de 64 kilomètres en direction de la capitale, et les opérations héliportées pour prendre l'aéroport de Hostomel (afin d'y faire atterrir des renforts), témoignent d'une volonté de décapitation rapide du pouvoir ukrainien. Des unités spéciales russes (Spetsnaz) ont été infiltrées à Kiev pour assassiner ou capturer le président Zelensky et les dirigeants ukrainiens.
Cependant, cette offensive éclair a échoué face à :
- Une résistance ukrainienne héroïque et inattendue, galvanisée par le président Zelensky qui a refusé l'évacuation proposée par les Occidentaux ("J'ai besoin de munitions, pas d'un taxi")
- Des problèmes logistiques russes massifs (manque de carburant, de nourriture, de munitions, convois bloqués)
- Une mauvaise planification basée sur l'hypothèse erronée que l'armée ukrainienne s'effondrerait rapidement et que la population accueillerait les "libérateurs" russes
- Le soutien militaire occidental immédiat (missiles antichars Javelin, Stinger, renseignements)
Fin mars 2022, l'offensive russe sur Kiev a été abandonnée, les troupes se retirant du nord de l'Ukraine, laissant derrière elles des scènes de destructions massives et de crimes de guerre (notamment à Boutcha, Irpin, Izioum).
La perspective russe : une opération défensive contrainte
Le 24 février 2022 à 6h00 (heure de Moscou), le président Vladimir Poutine est apparu à la télévision russe pour annoncer le lancement d'une "opération militaire spéciale" en Ukraine. Dans son allocution, il a exposé les justifications de cette décision extraordinaire.
Les objectifs déclarés de l'opération étaient :
- La démilitarisation de l'Ukraine : neutraliser la capacité militaire de l'Ukraine, devenue une plateforme pour les forces de l'OTAN et une menace directe pour la sécurité de la Russie
- La dénazification : éliminer les forces ultranationalistes et néonazies qui auraient infiltré l'appareil d'État ukrainien et persécuteraient les russophones
- La protection du Donbass : mettre fin au "génocide" perpétré depuis huit ans contre la population russophone du Donbass par le régime de Kiev
Poutine a justifié l'opération par plusieurs arguments juridiques et politiques :
1. La légitime défense préventive : face à une menace devenue intolérable (transformation de l'Ukraine en bastion de l'OTAN, offensive ukrainienne imminente contre le Donbass), la Russie n'avait d'autre choix que d'agir pour protéger sa sécurité. Poutine a établi un parallèle historique avec l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie en 1941, affirmant : "Pour nous, il s'agit d'une question de vie ou de mort, une question de notre avenir historique en tant que peuple... Nous ne pouvons pas nous sentir en sécurité, nous développer et exister avec une menace constante émanant du territoire de l'Ukraine moderne... Il n'était pas possible pour nous de faire autrement, le risque était trop grand... C'était la seule bonne décision."
2. La protection du Donbass et la légitime défense collective : le 21 février 2022, la Russie a officiellement reconnu l'indépendance des républiques populaires de Donetsk et de Louhansk. Le 22 février, elle a signé avec elles des traités d'amitié, de coopération et d'assistance mutuelle. Selon la construction juridique russe, l'"opération militaire spéciale" n'est pas une invasion de l'Ukraine mais une action de légitime défense collective menée à la demande de ces deux nouveaux États "souverains", conformément à l'Article 51 de la Charte de l'ONU qui consacre le "droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective". Ces républiques se considéraient attaquées par l'Ukraine, et la Russie venait à leur secours en tant qu'alliée.
3. La responsabilité de protéger (R2P) : en qualifiant la situation dans le Donbass de "génocide", la Russie a invoqué la "responsabilité de protéger" les populations civiles face à des crimes de masse. Cette norme, adoptée par l'ONU en 2005, stipule que la communauté internationale a la responsabilité d'intervenir lorsqu'un État manque à son devoir de protéger sa propre population. La Russie a ainsi retourné contre l'Occident un concept que ce dernier avait utilisé pour justifier ses propres interventions (Kosovo 1999, Libye 2011).
4. La dénazification comme mission historique : Poutine a affirmé que le régime de Kiev était infiltré par des forces héritières des collaborateurs nazis ukrainiens de la Seconde Guerre mondiale (notamment Stepan Bandera et l'Organisation des nationalistes ukrainiens). Ces forces, présentes dans l'armée (notamment le bataillon Azov), les services de sécurité et la politique, persécuteraient les russophones et propageraient une idéologie russophobe. La "dénazification" visait à "traduire en justice ceux qui ont commis de nombreux crimes sanglants contre des civils, y compris des citoyens de la Fédération de Russie."
L'objectif n'était pas l'occupation : Poutine a insisté sur le fait que l'objectif n'était "pas d'occuper l'Ukraine" mais de la "démilitariser et dénazifier", laissant ouverte la question de ce que cela signifiait concrètement. Dans les discours russes des premières semaines, il était question de contraindre l'Ukraine à accepter les conditions russes : neutralité, reconnaissance des républiques du Donbass et de la Crimée, démilitarisation.
Le retrait du nord : geste de bonne volonté ou défaite ? Après l'échec de l'offensive sur Kiev et les négociations d'Istanbul (mars 2022), la Russie a annoncé fin mars un "regroupement" et le retrait de ses forces du nord de l'Ukraine (régions de Kiev et de Tchernihiv). Moscou a présenté cette décision comme un "geste de bonne volonté" visant à créer les conditions favorables aux négociations et à instaurer la confiance. Les troupes se redéployaient vers l'est pour se concentrer sur la "libération complète du Donbass", présenté comme l'objectif prioritaire.
Pour l'Occident et l'Ukraine, ce "regroupement" était en réalité une défaite militaire russe, un échec cuisant de l'offensive initiale qui avait coûté des milliers de vies et une quantité massive de matériel. Les négociations d'Istanbul n'ont pas abouti, et la découverte des massacres de Boutcha a définitivement compromis toute perspective d'accord à court terme.
Les Phases du Conflit (2022-2025) : Un Champ de Bataille Évolutif
Quelle que soit la qualification donnée aux événements du 24 février 2022, le conflit militaire qui a suivi s'est déroulé en plusieurs phases distinctes, avec des dynamiques changeantes et des fortunes de guerre variables.
Phase 1 : L'offensive éclair russe et la résistance ukrainienne (février-avril 2022)
L'offensive initiale russe sur plusieurs axes a rapidement rencontré des difficultés. L'armée ukrainienne, soutenue par un flux constant d'armes et de renseignements occidentaux, et galvanisée par une mobilisation populaire massive, a résisté bien au-delà des attentes russes et occidentales. Les combats autour de Kiev, Kharkiv, Tchernihiv, Soumy et Marioupol ont été intenses. Fin mars, la Russie s'est retirée du nord, concentrant ses efforts sur le Donbass et le sud. Cette phase s'est terminée avec l'image d'un échec stratégique russe mais aussi d'immenses destructions (notamment à Marioupol, assiégée et détruite).
Phase 2 : La bataille du Donbass et l'avancée russe (avril-août 2022)
La Russie a concentré ses forces sur la conquête complète des oblasts de Donetsk et Louhansk, menant une guerre d'usure dominée par l'artillerie. Cette approche, privilégiant la puissance de feu à la manœuvre, a permis des gains territoriaux lents mais constants. Les villes de Marioupol (prise en mai après un siège de 85 jours et la résistance héroïque des défenseurs ukrainiens dans l'aciérie Azovstal), Sievierodonetsk et Lyssytchansk sont tombées. En parallèle, la Russie a consolidé son contrôle sur le sud (Kherson, Zaporijjia). Cette phase a été marquée par des pertes humaines effroyables des deux côtés, l'Ukraine perdant des centaines de soldats par jour face à la supériorité de feu russe.
Phase 3 : Les contre-offensives ukrainiennes spectaculaires (septembre-novembre 2022)
À l'automne 2022, l'Ukraine a lancé deux contre-offensives majeures qui ont pris par surprise l'armée russe :
- Kharkiv (septembre) : en quelques jours, l'armée ukrainienne a reconquis plus de 6 000 km² dans l'oblast de Kharkiv, contraignant les forces russes à un retrait précipité et chaotique. Des milliers de soldats russes ont été capturés ou ont fui, laissant derrière eux des quantités massives de matériel.
- Kherson (octobre-novembre) : après des semaines de pression, la Russie a annoncé le retrait de ses forces de la rive droite du Dniepr, abandonnant la ville de Kherson, seule capitale régionale conquise pendant la guerre. Ce retrait, présenté par Moscou comme une "réorganisation" pour préserver les vies des soldats, a été vu par l'Ukraine et l'Occident comme une défaite majeure.
Ces succès ukrainiens ont été rendus possibles par le soutien occidental (notamment les HIMARS), une meilleure coordination des forces ukrainiennes, et les faiblesses russes (lignes étirées, problèmes de moral et de logistique). Ils ont redonné espoir à l'Ukraine et à ses alliés quant à la possibilité d'une victoire militaire.
Phase 4 : L'hiver sanglant et la bataille de Bakhmout (hiver 2022-printemps 2023)
L'hiver 2022-2023 a vu le front se stabiliser, avec des combats intenses mais peu de changements territoriaux. La bataille de Bakhmout est devenue le symbole de cette guerre d'usure. Cette petite ville du Donbass, sans grande valeur stratégique, est devenue le théâtre d'une bataille acharnée qui a duré neuf mois (août 2022 - mai 2023). Le groupe Wagner, dirigé par Evgueni Prigojine, a mené l'assaut russe avec des tactiques de "vagues humaines", sacrifiant des milliers de combattants (notamment des prisonniers recrutés) pour avancer mètre par mètre. L'Ukraine a également payé un prix énorme pour défendre la ville. En mai 2023, Bakhmout est finalement tombée, proclamée "libérée" par Prigojine comme une victoire russe, bien que Pyrrhique au vu du coût humain et matériel.
Cette bataille a également révélé les tensions croissantes entre le groupe Wagner et le ministère de la Défense russe, culminant en juin 2023 avec la mutinerie de Wagner. Prigojine, furieux du manque de soutien en munitions et de ce qu'il percevait comme du sabotage par les généraux, a lancé une "marche pour la justice" vers Moscou avec ses troupes. Cette crise interne a été désamorcée grâce à la médiation du président bélarusse Alexandre Loukachenko, mais a révélé les fissures dans le système russe. Prigojine est mort deux mois plus tard (août 2023) dans un crash d'avion suspect.
Phase 5 : La contre-offensive ukrainienne de l'été 2023 et ses limites (été-automne 2023)
L'Ukraine, ayant reçu des chars occidentaux (Leopard 2, Challenger 2) et des formations aux doctrines de l'OTAN, a lancé en juin 2023 une grande contre-offensive visant à percer les lignes russes dans le sud (Zaporijjia) pour couper le corridor terrestre vers la Crimée. Cette offensive, très attendue, s'est heurtée à des défenses russes en profondeur (champs de mines massifs, lignes de tranchées, fortifications) et à l'absence de supériorité aérienne ukrainienne. Malgré des combats acharnés et l'héroïsme des soldats, les gains territoriaux sont restés limités (quelques dizaines de kilomètres en plusieurs mois). Cette contre-offensive n'a pas atteint ses objectifs stratégiques, révélant la difficulté d'opérations offensives modernes face à des défenses préparées.
Phase 6 : Guerre de positions et d'usure (2024-2025)
Depuis l'automne 2023, le conflit est entré dans une phase de guerre d'usure, où les changements territoriaux sont minimes mais extrêmement coûteux. La Russie a repris l'initiative tactique sur plusieurs secteurs, notamment dans le Donbass (Avdiïvka prise en février 2024 après des mois de siège), mais sans percée majeure. L'Ukraine mène une défense active, infligeant des pertes élevées aux assaillants et menant des frappes en profondeur sur le territoire russe (dépôts de munitions, raffineries, infrastructures militaires, même jusqu'à Moscou) avec des drones de production ukrainienne. L'arrivée progressive des F-16 en 2024-2025 et des ATACMS à longue portée a étendu les capacités ukrainiennes, mais sans changer fondamentalement l'équilibre sur le terrain.
Les deux armées souffrent d'épuisement : manque de personnel, de munitions, fatigue des troupes. L'Ukraine fait face à des difficultés de mobilisation (beaucoup d'hommes en âge de combattre ayant déjà été mobilisés, fui le pays ou se cachant). La Russie, malgré sa supériorité numérique, paie un prix humain effroyable (pertes dépassant probablement un million d'hommes tués et blessés selon les estimations occidentales, bien que ces chiffres soient niés par Moscou).
[Continuer dans la prochaine partie avec les chapitres 2-5]
Le Champ de Bataille Technologique du XXIe Siècle
Au-delà des débats sur la légitimité et les objectifs du conflit, celui-ci a indéniablement transformé la nature de la guerre moderne, devenant un laboratoire à ciel ouvert pour les innovations militaires et technologiques. Les deux camps sont d'accord sur un point : cette guerre redéfinit la manière dont les conflits du XXIe siècle seront menés.
La Révolution des Drones
Les drones (ou systèmes aériens sans pilote - UAS) ont révolutionné le champ de bataille ukrainien, devenant omniprésents et changeant fondamentalement les tactiques militaires.
Les drones de reconnaissance : des deux côtés, des milliers de drones commerciaux modifiés (type DJI) et militaires fournissent une surveillance permanente du champ de bataille, permettant de repérer les mouvements ennemis, d'ajuster les tirs d'artillerie en temps réel et de créer une "transparence du champ de bataille" sans précédent. Plus aucune unité ne peut se déplacer sans être potentiellement repérée.
Les drones FPV (First-Person View) kamikazes : ces petits appareils peu coûteux (quelques centaines à quelques milliers de dollars), pilotés à distance en immersion par un opérateur via des lunettes FPV, sont devenus l'arme la plus redoutable et omniprésente du conflit. Chargés d'explosifs, ils peuvent atteindre avec précision des véhicules blindés, des positions d'artillerie, des tranchées et même des soldats isolés. Les deux camps en produisent et en utilisent des milliers par jour. L'Ukraine affirme produire plus d'un million de drones par an d'ici 2025. La Russie a également massivement industrialisé leur production. Ces drones FPV ont créé une nouvelle forme de guerre asymétrique où un drone à 500 dollars peut détruire un char à plusieurs millions.
Les drones Shahed iraniens : la Russie a importé et adapté des drones kamikazes iraniens Shahed-136 (rebaptisés Geran-2 en Russie) pour mener des campagnes de frappes stratégiques contre les infrastructures énergétiques et civiles ukrainiennes. Ces drones à long rayon d'action, relativement lents mais difficiles à détecter par radar en raison de leur faible signature, ont été utilisés par vagues de dizaines lors des hivers 2022-2023, 2023-2024 et 2024-2025 pour détruire le système énergétique ukrainien, plongeant des millions de personnes dans le froid et l'obscurité.
L'Ukraine présente ces attaques comme des crimes de guerre, ciblant délibérément les infrastructures civiles essentielles pour terroriser la population et briser le moral ukrainien. La Russie soutient que ces frappes sont légitimes car les infrastructures énergétiques alimentent l'industrie militaire ukrainienne et les systèmes de commandement, et que les forces ukrainiennes utilisent ces installations à des fins militaires (bunkers souterrains, centres de commandement).
Les drones ukrainiens de longue portée : l'Ukraine a développé ses propres drones kamikazes à longue portée (plusieurs centaines de kilomètres, certains atteignant 1000-1500 km) qui ont frappé des cibles en profondeur sur le territoire russe : dépôts de munitions, raffineries de pétrole, bases aériennes, et même des bâtiments à Moscou. Ces frappes visent à perturber la logistique russe et à affaiblir sa capacité à poursuivre la guerre.
La Russie qualifie ces frappes d'actes terroristes visant la population civile russe. L'Ukraine affirme frapper des cibles légitimes soutenant l'effort de guerre russe, dans le cadre de sa légitime défense.
Les contre-mesures : la guerre électronique et le brouillage sont devenus essentiels pour neutraliser les drones ennemis. Les deux camps investissent massivement dans des systèmes de détection, de brouillage et d'interception. Des drones intercepteurs ont été développés pour traquer et détruire les drones ennemis en vol.
L'Intelligence Artificielle sur le Champ de Bataille
L'intelligence artificielle (IA) joue un rôle croissant et inquiétant dans ce conflit :
Navigation autonome des drones : face au brouillage intensif, les drones sont de plus en plus équipés de systèmes de navigation par IA qui leur permettent de continuer leur mission même en l'absence de signal GPS ou de liaison avec l'opérateur. Ces drones "autonomes" peuvent identifier et frapper des cibles sans intervention humaine constante, soulevant d'énormes questions éthiques sur les "robots tueurs" (LAWS - Lethal Autonomous Weapons Systems).
Reconnaissance et ciblage assistés par IA : les systèmes d'IA analysent les images de drones et de satellites pour identifier automatiquement les véhicules ennemis, les positions d'artillerie, les tranchées, permettant un ciblage plus rapide et précis.
Guerre de l'information et deepfakes : l'IA est utilisée pour la propagande, avec des deepfakes (vidéos et audios synthétiques) créés pour diffuser de fausses informations, des discours de dirigeants falsifiés, etc.
L'Artillerie : le Roi Persistant du Champ de Bataille
Malgré les innovations technologiques, l'artillerie reste l'arme qui cause le plus de pertes et détermine largement l'issue des batailles dans cette guerre d'usure.
La supériorité numérique russe : la Russie dispose d'un avantage massif en nombre de canons et en stocks de munitions. À certaines périodes du conflit, le ratio de tirs d'artillerie était de 10:1 voire 20:1 en faveur de la Russie. Cette supériorité de feu a permis de compenser les autres faiblesses russes et d'infliger des pertes énormes aux forces ukrainiennes, notamment lors de la bataille du Donbass en 2022 et des sièges de villes comme Bakhmout.
La précision ukrainienne : l'Ukraine a compensé son infériorité numérique par la précision de ses systèmes d'artillerie occidentaux. Les HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) américains et les MLRS (Multiple Launch Rocket Systems) ont permis de frapper avec une précision chirurgicale les dépôts de munitions, les postes de commandement et la logistique russes, jouant un rôle décisif dans les contre-offensives de l'automne 2022. Les systèmes d'artillerie français Caesar, allemands PzH 2000, et britanniques AS-90 ont également fourni un appui-feu précis et mobile.
La pénurie de munitions : les deux camps ont souffert de pénuries de munitions d'artillerie à différents moments. L'Ukraine, dépendante des livraisons occidentales, a connu des crises critiques (notamment début 2024 lors du blocage de l'aide américaine au Congrès), limitant drastiquement ses tirs. La Russie, malgré ses stocks hérités de l'ère soviétique, a également puisé massivement dans ses réserves et s'est tournée vers la Corée du Nord pour des livraisons massives d'obus (plusieurs millions selon les estimations occidentales).
La Défense Aérienne et la Lutte pour le Ciel
La défense aérienne ukrainienne a été vitale pour la survie du pays. Dès le début de l'invasion, l'Ukraine a utilisé ses systèmes soviétiques (S-300, Buk) avec habileté pour contester la supériorité aérienne russe, infligeant des pertes significatives à l'aviation russe et forçant Moscou à renoncer à des opérations aériennes intensives au-dessus du territoire ukrainien contrôlé. L'arrivée de systèmes occidentaux modernes a renforcé cette capacité :
- Patriot (États-Unis) : système de défense antimissile et antiaérien de pointe, capable d'intercepter des missiles balistiques, des missiles de croisière et des avions
- SAMP/T (France/Italie) : système de défense aérienne à longue portée
- IRIS-T (Allemagne) : système de moyenne portée
- NASAMS (Norvège/États-Unis) : défense à moyenne portée
Ces systèmes ont permis de protéger partiellement les grandes villes ukrainiennes des frappes aériennes et de missiles russes, avec des taux d'interception impressionnants lors des premières phases (souvent 70-90% des missiles et drones interceptés). Cependant, ces systèmes sont coûteux, leurs stocks de missiles limités, et ils ne peuvent couvrir tout le territoire.
L'adaptation russe : au fil du temps, la Russie a adapté ses tactiques, notamment en 2024-2025 :
- Utilisation de missiles hypersoniques Kinzhal et de missiles de croisière modernes plus difficiles à intercepter
- Tactiques de saturation : lancer des vagues massives de missiles et de drones simultanément pour submerger les défenses
- Missiles leurres et modifications techniques pour tromper les systèmes de défense
Ces adaptations ont entraîné une baisse progressive des taux d'interception ukrainiens (tombant parfois à 30-50% voire moins selon les types d'attaques), rendant les frappes russes plus efficaces mais toujours coûteuses.
Les F-16 : l'arrivée progressive de chasseurs F-16 en Ukraine (à partir de l'été 2024) vise à terme à :
- Contester davantage la supériorité aérienne russe
- Fournir une plateforme de lancement pour des armes air-sol de précision
- Renforcer la défense aérienne en interceptant des missiles et des drones
Cependant, le nombre de F-16 livrés reste limité (quelques dizaines), insuffisant pour changer fondamentalement l'équilibre aérien. De plus, la Russie possède des systèmes de défense aérienne sophistiqués qui rendent les opérations aériennes ukrainiennes risquées.
La Guerre Navale et la Mer Noire
L'asymétrie navale : la Russie possédait une supériorité navale écrasante en mer Noire avec sa flotte de la mer Noire basée à Sébastopol (Crimée). L'Ukraine n'avait pratiquement pas de marine de guerre après la perte de la Crimée et la capture ou destruction de ses navires en 2014.
Cependant, l'Ukraine a développé une stratégie innovante basée sur des drones navals (USV - Unmanned Surface Vessels) kamikazes peu coûteux qui ont mené une campagne asymétrique remarquablement efficace contre la flotte russe :
- Attaques contre des navires de guerre (le croiseur Moskva, navire amiral de la flotte, a été coulé en avril 2022 par des missiles Neptune ukrainiens)
- Attaques de drones navals contre des bâtiments à Sébastopol et d'autres ports
- Minage et harcèlement des routes maritimes
Ces attaques ont contraint la Russie à retirer une partie de sa flotte de Sébastopol vers des ports plus sûrs (Novorossiysk en Russie), réduisant l'efficacité opérationnelle de la flotte.
Le blocus des céréales : au début de la guerre, la Russie a établi un blocus de facto des ports ukrainiens de la mer Noire, empêchant l'exportation de millions de tonnes de céréales ukrainiennes et provoquant une crise alimentaire mondiale (l'Ukraine étant l'un des principaux exportateurs mondiaux de blé, de maïs et d'huile de tournesol). Un accord sur les céréales a été négocié par la Turquie et l'ONU en juillet 2022 (l'Initiative céréalière de la mer Noire), permettant la reprise partielle des exportations. Cependant, la Russie s'est retirée de cet accord en juillet 2023, le qualifiant de non respecté car les exportations russes n'auraient pas bénéficié des mêmes facilités.
L'Ukraine accuse la Russie d'utiliser la faim comme arme de guerre et de prendre le monde en otage. La Russie accuse l'Occident de ne pas avoir levé les sanctions sur ses exportations agricoles, rendant l'accord déséquilibré.
Chapitre 2 : La Dimension Géopolitique : Guerre par Procuration ou Confrontation Civilisationnelle ?
La guerre en Ukraine transcende largement le cadre d'un conflit bilatéral. Elle est le théâtre d'une confrontation géopolitique majeure qui reconfigure les alliances mondiales et accélère l'émergence d'un nouvel ordre international. Cependant, la nature même de cette confrontation et les dynamiques sous-jacentes font l'objet d'interprétations radicalement divergentes selon les parties en présence.
Le Concept de Guerre par Procuration : Une Grille de Lecture Contestée
Une guerre par procuration (proxy war) est un conflit où des puissances étatiques (les "sponsors" ou "parrains") utilisent des acteurs tiers (les "proxies" ou "mandataires") pour atteindre leurs objectifs stratégiques sans s'engager dans un affrontement direct. Ce concept, hérité de la Guerre froide (Vietnam, Afghanistan, Angola, etc.), s'applique-t-il à l'Ukraine ? La réponse dépend fondamentalement de la perspective adoptée.
Appliqué à l'Ukraine selon la perspective occidentale : une alliance d'intérêts convergents
De nombreux analystes occidentaux reconnaissent que les États-Unis et leurs alliés de l'OTAN fournissent un soutien militaire, financier et informationnel massif à Kiev pour lui permettre de résister à l'agression russe. En armant et en finançant l'Ukraine sans déployer leurs propres troupes, les pays occidentaux mènent une forme de guerre indirecte contre la Russie. Cette approche permet de :
- Transférer les risques humains : aucun soldat américain ou européen ne meurt sur le champ de bataille, évitant ainsi l'opposition publique massive que provoqueraient des pertes occidentales
- Limiter les coûts financiers directs : l'aide à l'Ukraine, bien que massive (plus de 200 milliards de dollars combinés), reste bien inférieure au coût d'une intervention militaire directe ou d'une guerre avec la Russie
- Affaiblir un rival stratégique : l'objectif n'est pas uniquement d'aider l'Ukraine mais aussi d'affaiblir durablement la Russie militairement (destruction de matériel, pertes humaines, épuisement des stocks), économiquement (sanctions, isolement) et géopolitiquement (image ternie, isolement diplomatique)
- Tester les armements et doctrines : le conflit permet de tester en conditions réelles les systèmes d'armes occidentaux contre l'armée russe et de recueillir des données précieuses
Dans cette optique, il s'agit bien d'un cas d'école de guerre par procuration où l'Occident utilise l'Ukraine pour mener une confrontation avec la Russie sans franchir le seuil de la guerre directe entre puissances nucléaires.
Cependant, cette grille de lecture est vivement critiquée car elle risque de minimiser l'agentivité de l'Ukraine et de réduire les Ukrainiens au statut de pions passifs dans une partie d'échecs géopolitique. Or, la réalité est bien plus complexe :
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L'Ukraine se bat d'abord pour elle-même : le pays mène une guerre existentielle pour sa survie, sa souveraineté, son intégrité territoriale et son droit d'exister en tant qu'État-nation indépendant. Cette lutte est avant tout une guerre de libération nationale, comparable aux résistances contre les occupations dans l'histoire. Le peuple ukrainien, de Zelensky au simple soldat, ne se bat pas pour l'OTAN ou pour affaiblir la Russie, mais pour défendre ses foyers, ses familles et son pays.
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L'Ukraine prend ses propres décisions : Kiev n'est pas une marionnette qui obéit aveuglément aux ordres de Washington. Le gouvernement ukrainien définit ses propres objectifs stratégiques (reconquête de tous les territoires occupés, y compris la Crimée), négocie avec ses partenaires, refuse parfois leurs conseils (par exemple sur le timing des contre-offensives), et influence activement la politique occidentale (lobbying intensif pour obtenir plus d'armes, des F-16, l'autorisation de frapper en profondeur, etc.).
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Convergence d'intérêts, pas subordination : la relation entre l'Ukraine et l'Occident est mieux décrite comme une "alliance par procuration" où les intérêts convergent fortement mais ne sont pas identiques. L'Ukraine lutte pour sa liberté, et l'Occident la soutient car cette lutte sert également ses propres intérêts de sécurité en Europe, de défense de l'ordre international fondé sur des règles, et de containment de la Russie. C'est une relation symbiotique où chaque partie a ses propres motivations mais où les objectifs se recoupent suffisamment pour justifier une coopération étroite.
La réalité est donc hybride et nuancée : le conflit est simultanément une guerre de libération nationale pour les Ukrainiens ET une confrontation géopolitique aux relents de guerre par procuration entre l'Occident et la Russie. Les deux dimensions coexistent et s'entremêlent. Ignorer l'une ou l'autre conduit à une compréhension incomplète et biaisée.
La perspective russe : l'Ukraine comme instrument géopolitique occidental
Pour Moscou, il n'y a aucune ambiguïté : l'Ukraine est devenue un instrument géopolitique pur et simple entre les mains de l'Occident, et particulièrement des États-Unis. Le narratif russe applique le concept de guerre par procuration de manière catégorique et systématique.
Selon cette vision, la séquence des événements depuis 1991 démontre une stratégie occidentale cohérente visant à arracher l'Ukraine à la sphère d'influence naturelle de la Russie et à la transformer en "anti-Russie", c'est-à-dire en une entité hostile utilisée comme outil de containment et d'affaiblissement de la Russie :
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Le "coup d'État" de 2014 aurait installé à Kiev un gouvernement fantoche aux ordres de Washington, composé de politiciens pro-occidentaux dont certains (comme Iatseniouk) auraient été littéralement choisis par les États-Unis (cf. la conversation Nuland-Pyatt).
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La transformation militaire de l'Ukraine : depuis 2014, l'Ukraine aurait été méthodiquement transformée en une plateforme militaire de l'OTAN, recevant des milliards de dollars d'armements, des formations selon les standards de l'OTAN, des renseignements, des conseillers militaires occidentaux. L'armée ukrainienne serait devenue de facto une armée de l'OTAN, combattant par procuration contre la Russie.
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L'Ukraine n'a plus d'autonomie décisionnelle : selon Moscou, toutes les décisions stratégiques de Kiev seraient prises ou approuvées à Washington et dans les capitales européennes. Zelensky ne serait qu'une façade, un acteur jouant un rôle, tandis que les véritables décideurs seraient américains. Les "conseillers" occidentaux présents à Kiev dicteraient la politique étrangère, militaire et même intérieure ukrainienne.
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Prolongation artificielle de la guerre : la Russie affirme que des solutions négociées auraient été possibles à plusieurs reprises (notamment à Istanbul en mars-avril 2022), mais que l'Occident, ne voulant pas perdre l'opportunité d'affaiblir la Russie, aurait systématiquement fait pression sur Kiev pour refuser tout accord et poursuivre la guerre. L'Ukraine serait ainsi contrainte de se battre jusqu'au dernier Ukrainien pour servir les intérêts géopolitiques américains.
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Objectifs occidentaux réels : les objectifs de l'Occident, selon Moscou, ne sont pas la démocratie ou la souveraineté ukrainienne (concepts considérés comme de pures façades rhétoriques), mais :
- Affaiblir stratégiquement la Russie : épuiser son économie, détruire son armée, isoler géopolitiquement, et ultimement provoquer un changement de régime à Moscou
- Tester les limites russes : voir jusqu'où la Russie peut être poussée avant de réagir, tester ses capacités militaires, ses armements, ses faiblesses
- Justifier l'existence de l'OTAN : après la fin de la Guerre froide et les échecs en Afghanistan, l'OTAN avait perdu sa raison d'être. La "menace russe" ressuscitée par le conflit ukrainien légitime l'alliance et justifie des budgets militaires massifs
- Dominer l'Europe : en créant une dépendance européenne totale vis-à-vis de la sécurité américaine et en sabotant les liens économiques euro-russes (notamment énergétiques), Washington renforcerait sa domination sur le continent européen
Dans cette lecture, la guerre actuelle n'est pas fondamentalement une guerre Russie-Ukraine, mais une guerre OTAN-Russie par procuration, où l'Ukraine paie le prix humain catastrophique d'une confrontation géopolitique qui la dépasse complètement. Les Ukrainiens seraient les victimes d'une manipulation occidentale cynique, instrumentalisés dans une stratégie de pouvoir qui ne sert pas leurs intérêts mais ceux de Washington.
Cette vision présente le conflit comme une guerre existentielle imposée à la Russie, qui n'a pas d'autre choix que de se défendre contre une agression indirecte mais réelle menée par l'OTAN via son proxy ukrainien. L'"opération militaire spéciale" serait ainsi une guerre défensive contre l'ensemble du système hégémonique occidental qui cherche à détruire la Russie.
Les Objectifs Stratégiques Occidentaux : Contenir la Russie et Défendre l'Ordre International
Du point de vue occidental, le soutien massif à l'Ukraine est motivé par un ensemble d'objectifs stratégiques clairement articulés, qui vont au-delà du simple soutien humanitaire à un pays agressé.
1. Assurer la Survie et la Souveraineté de l'Ukraine
L'objectif premier et officiel est d'assurer la survie de l'Ukraine en tant qu'État souverain, démocratique et indépendant, et de lui donner les moyens militaires, financiers et politiques de repousser l'agression russe, de récupérer son intégrité territoriale (idéalement, jusqu'aux frontières de 1991, incluant la Crimée et le Donbass), et de reconstruire le pays. Cet objectif est présenté comme un impératif moral (aider une victime d'agression) et légal (défendre le droit international).
2. Affaiblir Stratégiquement la Russie
Au-delà de l'aide à l'Ukraine, l'objectif est d'affaiblir stratégiquement et durablement la Russie, à un point tel que :
- Sa capacité militaire soit dégradée pour une génération (destruction massive de matériel, pertes humaines considérables, épuisement des stocks de missiles et munitions, vieillissement de l'équipement sans possibilité de renouvellement en raison des sanctions technologiques)
- Sa capacité à menacer ses voisins soit neutralisée (les pays baltes, la Pologne, la Moldavie, la Géorgie ne craignent plus d'invasion russe)
- Sa capacité à projeter sa puissance à l'international soit réduite (moins de ressources pour intervenir en Syrie, en Afrique, etc.)
L'objectif n'est pas officiellement un changement de régime à Moscou (ce qui serait une ingérence trop flagrante et risquerait des représailles imprévisibles dans une puissance nucléaire), mais plutôt de faire de l'invasion de l'Ukraine un échec stratégique retentissant et coûteux qui dissuadera toute agression future de la part de la Russie ou d'autres puissances révisionnistes (message envoyé notamment à la Chine concernant Taiwan).
3. Défendre l'Ordre International Fondé sur des Règles
L'invasion russe de l'Ukraine constitue une violation flagrante des principes fondamentaux de l'ordre international établi après 1945 :
- Interdiction de l'agression (article 2§4 de la Charte de l'ONU)
- Respect de l'intégrité territoriale des États
- Interdiction de l'acquisition de territoire par la force
La réponse occidentale vise à réaffirmer ces principes et à démontrer que leur violation entraîne des coûts prohibitifs. Si la Russie pouvait annexer impunément des territoires au XXIe siècle, cela ouvrirait la porte à un retour à la loi de la jungle internationale, où les États puissants pourraient dépecer leurs voisins plus faibles. Le message envoyé est clair : l'ordre international fondé sur des règles doit être défendu, et ceux qui le violent paieront un prix élevé.
4. Renforcer la Crédibilité et la Cohésion de l'OTAN
L'agression russe a eu un effet paradoxal : elle a revitalisé l'OTAN, alliance qui cherchait un nouveau souffle après la fin de la Guerre froide et les échecs en Afghanistan. La guerre en Ukraine a :
- Réuni l'alliance autour d'une menace commune claire et tangible
- Stimulé les budgets de défense : de nombreux pays européens ont augmenté drastiquement leurs dépenses militaires pour atteindre ou dépasser l'objectif de 2% du PIB
- Attiré de nouveaux membres : la Finlande et la Suède, pays traditionnellement neutres, ont rejoint l'OTAN en réaction directe à l'agression russe, doublant ainsi la longueur de la frontière OTAN-Russie (une victoire stratégique majeure pour l'Alliance et une défaite pour Moscou, qui voulait justement empêcher l'expansion de l'OTAN)
- Démontré la pertinence de l'article 5 : la garantie de défense mutuelle de l'OTAN est devenue concrète aux yeux des membres, notamment ceux d'Europe de l'Est qui se sentaient exposés
5. Maintenir le Leadership Américain et la Cohésion Transatlantique
Pour les États-Unis, le soutien à l'Ukraine permet également de :
- Réaffirmer le leadership américain face aux puissances révisionnistes (Russie, Chine)
- Renforcer les liens transatlantiques avec l'Europe, qui s'étaient distendus
- Démontrer la valeur de l'alliance américaine aux partenaires asiatiques (Japon, Corée du Sud, Taiwan) qui observent attentivement comment Washington réagit face à l'agression
Les Risques et Limites de cette Stratégie
Cependant, ce soutien n'est pas sans risques majeurs :
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Escalade incontrôlée : le risque principal est celui d'une escalade vers une confrontation directe entre l'OTAN et la Russie, deux puissances nucléaires. Une erreur de calcul, un incident frontalier, ou une frappe accidentelle pourrait déclencher un engrenage catastrophique.
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Escalade nucléaire : la Russie a régulièrement brandi la menace nucléaire, et a modifié sa doctrine nucléaire en 2024 pour abaisser le seuil d'utilisation d'armes nucléaires tactiques. Bien que beaucoup considèrent ces menaces comme du bluff, le risque ne peut être totalement exclu.
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Fatigue de l'aide : maintenir un soutien financier et militaire massif sur plusieurs années est difficile, notamment face aux pressions budgétaires, à l'opposition politique interne (particulièrement aux États-Unis où le parti républicain est divisé sur l'aide à l'Ukraine), et à d'autres crises mondiales qui détournent l'attention.
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Risque d'affaiblissement de l'Ukraine : paradoxalement, une guerre d'usure prolongée pourrait épuiser l'Ukraine au-delà du point de récupération, détruisant sa démographie, son économie et ses infrastructures au point de rendre la victoire pyrrhique.
Ces risques expliquent les hésitations et les "lignes rouges" occidentales concernant certains types d'armements ou l'autorisation de frapper en profondeur en Russie. L'Occident navigue entre deux impératifs contradictoires : fournir suffisamment d'aide pour que l'Ukraine ne perde pas, mais pas assez (ou pas assez rapidement) pour qu'elle gagne de manière décisive et rapide, afin d'éviter une humiliation totale de la Russie qui pourrait pousser Poutine à des mesures désespérées.
Les Objectifs Stratégiques Russes en Ukraine
Du point de vue russe, l'intervention en Ukraine vise plusieurs objectifs stratégiques à long terme, qui ont évolué au cours du conflit mais restent centrés sur la sécurisation d'intérêts vitaux.
1. La Neutralité et la Démilitarisation de l'Ukraine
L'objectif politique primordial, constamment réaffirmé par Moscou, est d'assurer que l'Ukraine devienne un État neutre, démilitarisé et non-aligné. Concrètement, cela implique :
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Engagement constitutionnel de neutralité : inscription dans la constitution ukrainienne de l'interdiction d'adhérer à l'OTAN ou à toute autre alliance militaire perçue comme hostile par Moscou. Ce statut de neutralité devrait être garanti internationalement.
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Démilitarisation : réduction drastique des capacités militaires de l'Ukraine à un niveau qui ne représenterait plus une menace offensive potentielle pour la Russie. Cela pourrait inclure des limites sur les effectifs militaires, l'interdiction de certains types d'armements (missiles à longue portée, aviation offensive, défense aérienne avancée), et l'interdiction de présence militaire étrangère (bases, exercices, conseillers).
Cet objectif vise à créer un État tampon qui empêcherait le déploiement d'infrastructures et de troupes de l'OTAN directement aux frontières russes, éliminant ainsi ce que Moscou perçoit comme une menace existentielle.
2. La Reconnaissance des "Nouvelles Réalités Territoriales"
Depuis septembre 2022, la Russie a annexé quatre régions ukrainiennes supplémentaires (Donetsk, Louhansk, Zaporijjia, Kherson) après des référendums organisés dans des conditions d'occupation militaire et largement considérés comme frauduleux par la communauté internationale. Ces territoires, ajoutés à la Crimée annexée en 2014, représentent environ 20% du territoire ukrainien d'avant-guerre.
Moscou exige la reconnaissance internationale de ces annexions comme condition préalable à toute négociation. Ces territoires sont officiellement considérés comme partie intégrante de la Fédération de Russie, et leur retour à l'Ukraine est présenté comme constitutionnellement impossible et politiquement inacceptable.
Cette exigence vise plusieurs objectifs :
- Sécuriser un corridor terrestre vers la Crimée via Zaporijjia et Kherson
- Garantir l'approvisionnement en eau de la Crimée via le canal de Crimée du Nord
- Contrôler des régions industrielles et agricoles riches (le Donbass pour son industrie, Zaporijjia pour la centrale nucléaire, Kherson pour l'agriculture)
- Potentiellement priver l'Ukraine de son accès à la mer d'Azov et affaiblir son accès à la mer Noire
À plus long terme, certains en Russie aspirent au concept historique de "Novorossia" (Nouvelle-Russie), qui viserait à établir un contrôle russe sur tout le littoral ukrainien de la mer Noire, de Donetsk à Odessa, transformant l'Ukraine en un État enclavé, économiquement et stratégiquement affaibli.
3. La "Dénazification" et la Transformation Politique de l'Ukraine
L'objectif de "dénazification", bien que flou dans sa définition, implique selon les discours russes :
- L'élimination des bataillons de volontaires nationalistes (comme Azov) de l'armée et des forces de sécurité
- La "lustration" (épuration) des forces ultranationalistes de l'appareil d'État
- L'interdiction des partis et organisations nationalistes radicaux
- La révision des politiques mémorielles (interdiction de glorification de figures comme Stepan Bandera)
- Potentiellement, un changement de régime pour installer un gouvernement "ami" ou au moins neutre envers la Russie
Cet objectif est le plus ambigu et le plus contesté. Pour certains analystes, il s'agit d'un prétexte rhétorique pour justifier une guerre d'agression. Pour d'autres, il reflète une préoccupation réelle du Kremlin concernant le nationalisme ukrainien anti-russe.
4. La Protection des Populations Russophones et de leurs Droits
Avant l'escalade de 2022, Moscou visait une fédéralisation de l'Ukraine accordant une large autonomie politique, culturelle et linguistique aux régions russophones, leur permettant notamment d'avoir un droit de regard (voire de veto) sur la politique étrangère du pays. Après 2022 et les annexions, cet objectif s'est transformé : les territoires annexés sont "protégés" par leur intégration à la Russie, tandis que pour les russophones restant en Ukraine, Moscou continue de se présenter comme leur protecteur et revendique le droit d'intervenir pour défendre leurs droits.
L'Évolution et l'Ambiguïté des Objectifs
Il est important de noter que les objectifs russes ont évolué et sont restés délibérément ambigus :
- Février-Mars 2022 : l'objectif semblait être un changement de régime rapide à Kiev ("décapitation") et l'installation d'un gouvernement pro-russe
- Avril-Été 2022 : après l'échec de l'offensive sur Kiev, l'objectif s'est recentré sur la conquête du Donbass
- Automne 2022 : annexion de quatre régions supplémentaires, élargissant les objectifs territoriaux
- 2023-2025 : consolidation des territoires occupés et poursuite d'une guerre d'usure visant à épuiser l'Ukraine et l'Occident
Moscou a maintenu une certaine flexibilité stratégique, adaptant ses objectifs déclarés aux réalités du terrain. Certains analystes suggèrent que les objectifs maximalistes initiaux (conquête de toute l'Ukraine, installation d'un gouvernement fantoche) n'ont jamais été totalement abandonnés et pourraient être réactivés en cas d'effondrement ukrainien, tandis que les objectifs actuels (neutralité, démilitarisation, annexions) représentent un compromis acceptable en cas d'impasse militaire.
[Suite dans la prochaine partie...]
La Chine : Partenaire Stratégique "sans Limites" de la Russie ou Médiateur Équilibré ?
La guerre en Ukraine a considérablement renforcé le partenariat stratégique entre la Chine et la Russie, deux puissances qui partagent une vision commune d'un ordre mondial multipolaire. Cependant, la nature exacte de ce partenariat et ses implications font l'objet d'interprétations divergentes.
Selon l'Occident : un Axe Sino-Russe Menaçant
Pour l'Occident, la Chine apporte un soutien économique et politique vital à la Russie qui prolonge sa capacité à poursuivre la guerre. Sans ce soutien, l'économie russe se serait effondrée sous le poids des sanctions.
Le soutien économique chinois :
- Achat massif d'hydrocarbures russes : Pékin est devenu le principal acheteur de pétrole et de gaz russes, fournissant les revenus nécessaires à l'effort de guerre. La Chine achète du pétrole russe souvent à prix réduit (rabais de 15-30% par rapport aux prix internationaux), permettant à la fois de soutenir la Russie et de bénéficier d'énergie bon marché.
- Explosion du commerce bilatéral : le commerce sino-russe a dépassé 240 milliards de dollars en 2024, atteignant l'objectif fixé de 200 milliards en avance. La Chine fournit des biens technologiques, des composants électroniques, des biens de consommation qui remplacent les produits occidentaux.
- Évitement des sanctions : la Chine aide la Russie à contourner les sanctions en servant d'intermédiaire pour des transactions, en fournissant son système de paiement (CIPS) comme alternative à SWIFT, et en utilisant le yuan pour le commerce bilatéral.
Le soutien diplomatique :
- Refus de condamner l'invasion : lors des votes à l'ONU, la Chine s'est systématiquement abstenue sur les résolutions condamnant la Russie, refusant de qualifier les événements d'"invasion" ou d'"agression"
- Le plan de paix chinois (février 2023) : bien que présenté comme un effort de médiation, ce document en 12 points s'aligne largement sur les positions russes (critique de l'expansion de l'OTAN, des sanctions, appel à la "sécurité indivisible") sans exiger le retrait des troupes russes
- Relais du narratif russe : les médias d'État chinois ont souvent repris les éléments du narratif russe, accusant l'OTAN de porter une responsabilité dans le conflit
Les préoccupations occidentales :
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Fourniture potentielle d'armes : bien que la Chine ait jusqu'à présent évité de fournir une aide militaire létale directe (drones armés, munitions, missiles), l'Occident craint qu'elle ne franchisse cette ligne rouge si le conflit s'intensifie ou si ses intérêts l'exigent. Des preuves ont été trouvées de fourniture d'équipements à "double usage" (composants électroniques, technologies) qui peuvent avoir des applications militaires.
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Un axe autocratique dangereux : le partenariat sino-russe est perçu comme la formation d'un axe autocratique puissant qui menace l'ordre libéral international. Si cet axe se consolide et s'étend à d'autres acteurs (Iran, Corée du Nord), il pourrait créer un bloc rival redoutable face à l'Occident démocratique.
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Implications pour Taiwan : la manière dont l'Occident répond à l'agression russe en Ukraine envoie un signal direct à Pékin concernant Taiwan. Si la Russie échoue et paie un prix prohibitif, cela dissuadera potentiellement la Chine. Si elle réussit ou s'en sort à moindre coût, cela pourrait encourager une aventure militaire chinoise contre Taiwan.
La perspective sino-russe : un Partenariat Stratégique Naturel
Du point de vue chinois et russe, ce partenariat est présenté comme naturel, fondé sur le respect mutuel, l'égalité et des intérêts convergents. Il ne s'agit pas d'une alliance militaire formelle (comme l'OTAN) mais d'un partenariat stratégique global de coordination pour une nouvelle ère.
Les fondements du partenariat :
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Rejet de l'hégémonie américaine : les deux pays partagent la vision que l'ordre mondial unipolaire dominé par les États-Unis est injuste et doit être remplacé par un système multipolaire où chaque grande civilisation a son mot à dire.
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Respect de la souveraineté : principe selon lequel chaque pays a le droit de choisir son propre système politique et son modèle de développement sans ingérence extérieure. Ce principe est invoqué contre les critiques occidentales sur les droits de l'homme, la démocratie, etc.
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Intérêts économiques complémentaires : la Russie fournit l'énergie et les matières premières dont la Chine a besoin pour sa croissance, tandis que la Chine offre des biens manufacturés, des technologies et un marché immense pour les produits russes.
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Convergence sur les questions internationales : opposition commune à l'expansion de l'OTAN, soutien mutuel sur les "questions de souveraineté" (Taiwan pour la Chine, Ukraine pour la Russie), coopération au sein des BRICS et de l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).
La position chinoise sur le conflit ukrainien :
La Chine a adopté une position d'"ambiguïté stratégique" qui lui permet de naviguer entre plusieurs objectifs contradictoires :
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Soutien à la Russie : la Chine ne peut pas abandonner son partenaire stratégique russe, notamment face à la pression occidentale. Une défaite ou un effondrement de la Russie affaiblirait considérablement la position chinoise face à l'Occident.
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Évitement des sanctions secondaires : la Chine reste très dépendante de ses échanges commerciaux avec l'Occident (États-Unis, UE), qui représentent des centaines de milliards de dollars. Des sanctions secondaires américaines ciblant les entreprises chinoises qui aident la Russie pourraient gravement nuire à l'économie chinoise. Pékin doit donc faire preuve de prudence.
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Image de médiateur responsable : la Chine cherche à se présenter comme une puissance responsable qui favorise la paix et le dialogue, contrairement aux États-Unis perçus comme belliqueux. Le plan de paix chinois, même s'il est vague et biaisé, permet à Pékin de se positionner comme un médiateur potentiel et de gagner en influence dans le Sud global.
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Principe de non-ingérence : officiellement, la Chine défend le principe de "souveraineté" et de "non-ingérence dans les affaires intérieures", ce qui devrait logiquement la pousser à condamner l'invasion russe. Cependant, elle fait primer d'autres considérations (partenariat stratégique, contexte historique, responsabilité de l'OTAN).
Les limites du partenariat :
Malgré la rhétorique du partenariat "sans limites" (déclaration conjointe du 4 février 2022, juste avant l'invasion), des analystes soulignent que ce partenariat a ses limites :
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Pas d'alliance militaire formelle : la Chine n'a pas d'obligation de défendre militairement la Russie en cas d'attaque (contrairement aux membres de l'OTAN qui sont liés par l'article 5).
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Rapport de forces asymétrique : la Chine est désormais la puissance dominante de ce duo (économie 5-6 fois plus grande), et la Russie risque de devenir un "junior partner" dépendant, voire un simple fournisseur de matières premières dans une relation néo-coloniale inversée.
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Intérêts divergents : sur certaines questions, les intérêts chinois et russes divergent (Asie centrale, où la Russie voit l'influence chinoise croître ; Arctique ; relations avec l'Inde, etc.).
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Pragmatisme chinois : la Chine est fondamentalement pragmatique et ne sacrifiera pas ses intérêts économiques vitaux pour la Russie. Si le coût de soutien à Moscou devient trop élevé, Pékin pourrait ajuster sa position.
L'Émergence d'un Ordre Multipolaire : le Rôle des BRICS et du "Sud Global"
Le conflit en Ukraine a révélé et accéléré une fragmentation profonde de l'ordre international, avec l'émergence d'un "Sud global" qui refuse de s'aligner sur les positions occidentales et qui revendique une voix autonome dans les affaires mondiales.
La Posture du Sud Global : Neutralité Stratégique et Refus de Choisir un Camp
De nombreux pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine ont adopté une posture de neutralité ou d'équidistance entre l'Occident et la Russie, refusant de participer aux sanctions et s'abstenant lors des votes à l'ONU.
Les motivations de cette posture sont multiples et varient selon les pays :
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Liens historiques avec la Russie/URSS : de nombreux pays du Sud ont des liens historiques avec l'Union soviétique (soutien aux mouvements de décolonisation, aide militaire et économique, formation des élites). Ces liens créent une certaine sympathie ou au moins une réticence à condamner publiquement Moscou.
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Intérêts économiques : plusieurs pays profitent de l'opportunité d'acheter du pétrole, du gaz, du blé et des armes russes à prix réduit (Inde, Chine, Turquie, pays d'Afrique et d'Asie). Participer aux sanctions leur ferait perdre ces avantages économiques.
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Critique de l'hypocrisie occidentale : beaucoup de pays du Sud perçoivent un "deux poids, deux mesures" dans l'application occidentale du droit international. L'Occident aurait violé la souveraineté et mené des guerres d'agression (Irak 2003, Libye 2011, soutien au Kosovo, etc.) sans subir de sanctions, tandis que la Russie est lourdement sanctionnée pour des actions similaires ou moins graves. Cette perception d'injustice et d'hypocrisie génère du ressentiment.
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Refus de la nouvelle Guerre froide : ces pays ne veulent pas être forcés de choisir un camp dans une nouvelle confrontation bipolaire États-Unis/Occident vs Chine/Russie. Ils cherchent à préserver leur autonomie stratégique et à maximiser leurs intérêts en entretenant des relations avec tous les grands pôles de puissance.
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Ressentiment postcolonial : certains pays, notamment en Afrique, perçoivent l'Occident à travers le prisme de la domination coloniale historique et voient la Russie (et la Chine) comme des alternatives moins chargées historiquement et plus respectueuses de leur souveraineté.
Les BRICS : Noyau d'un Ordre Post-Occidental ?
Le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), élargi en 2024 à de nouveaux membres (Iran, Égypte, Éthiopie, Arabie Saoudite, Émirats arabes unis), est devenu le principal forum de cette contestation de l'ordre occidental et la plateforme pour construire un ordre multipolaire alternatif.
Ce que représentent les BRICS :
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Poids démographique et économique : les BRICS élargis représentent environ 45% de la population mondiale et près de 35% du PIB mondial (en parité de pouvoir d'achat). Ils incluent certaines des économies à la croissance la plus rapide.
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Diversité géographique et politique : contrairement à l'OTAN (alliance militaire occidentale homogène), les BRICS rassemblent des pays de tous les continents, avec des systèmes politiques variés (démocraties, autocraties), mais unis par des intérêts convergents.
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Agenda commun : promotion du multilatéralisme (réforme du Conseil de sécurité de l'ONU pour mieux représenter le Sud), développement économique, commerce Sud-Sud, dédollarisation, création d'institutions financières alternatives.
Les initiatives concrètes des BRICS :
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La Nouvelle Banque de Développement (NDB) : créée en 2014, basée à Shanghai, cette banque vise à financer des projets d'infrastructure et de développement durable dans les pays émergents, offrant une alternative à la Banque mondiale et au FMI (souvent perçus comme dominés par l'Occident et imposant des conditionnalités politiques).
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Dédollarisation et commerce en monnaies nationales : les BRICS promeuvent activement l'utilisation de leurs monnaies nationales dans les échanges bilatéraux pour réduire la dépendance au dollar américain. Des discussions sont en cours sur la création d'une monnaie commune des BRICS ou d'un système de règlement multilatéral en monnaies nationales, bien que les défis techniques et politiques soient immenses.
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Expansion du groupe : l'élargissement des BRICS à de nouveaux membres (avec une cinquantaine de pays candidats selon certaines sources) vise à créer une masse critique capable de contrebalancer l'influence occidentale. Cependant, cette expansion pose aussi des défis de cohésion (divergences d'intérêts entre membres).
Le sommet de Kazan (octobre 2024) : ce sommet, organisé en Russie, a été une démonstration de force pour Vladimir Poutine. Malgré les sanctions et l'isolement imposés par l'Occident, Poutine a accueilli les dirigeants de nombreux pays émergents, montrant que la Russie n'était pas isolée et qu'elle disposait d'un soutien substantiel dans le monde non-occidental. Le sommet a renforcé le narratif russe selon lequel l'ère de l'hégémonie occidentale touche à sa fin.
La perception occidentale : une Coalition Hétérogène sans Vision Commune
Pour l'Occident, le refus du Sud global de condamner la Russie et de participer aux sanctions est frustrant et inquiétant, mais il ne doit pas être surestimé :
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Hétérogénéité et absence de cohésion : les pays du Sud global sont extrêmement divers et ont souvent des intérêts contradictoires. Les BRICS eux-mêmes sont traversés de rivalités (Inde-Chine ont des tensions frontalières majeures, Arabie Saoudite-Iran sont des ennemis régionaux). Cette hétérogénéité limite leur capacité à former un bloc cohérent et à agir de concert.
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Motivations opportunistes : beaucoup de ces pays adoptent une posture de neutralité non par conviction idéologique mais par opportunisme économique (profiter des rabais russes) ou par volonté de ne pas s'aliéner un partenaire commercial ou militaire important.
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Limites de l'alternative offerte : malgré les ambitions, les BRICS et le Sud global n'offrent pas encore une alternative crédible et complète à l'ordre occidental. Le dollar reste de loin la principale monnaie de réserve et de transaction mondiale. Les institutions occidentales (FMI, Banque mondiale, OMC) restent centrales. La technologie, l'innovation et la puissance militaire sont encore largement concentrées dans le monde occidental.
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Défense de principes universels : l'Occident soutient que certains principes (interdiction de l'agression, respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale, droits de l'homme) sont universels et ne sont pas simplement des valeurs "occidentales". Tous les pays, y compris ceux du Sud, ont intérêt à ce que ces principes soient respectés, car leur violation créerait un précédent dangereux pour tous.
L'Occident tente activement de rallier le Sud global en soulignant que l'agression russe constitue une menace pour l'ordre international qui affecte tous les États, y compris les plus faibles qui seraient les premières victimes d'un retour à la loi de la jungle. Cependant, ce message peine à convaincre face à la perception d'hypocrisie et aux intérêts économiques concrets.
La vision russe et des BRICS : vers un Monde Post-Occidental
Pour la Russie et de nombreux pays des BRICS, le conflit en Ukraine marque un tournant historique : la fin de l'"ère post-Guerre froide" dominée par l'Occident et l'entrée dans une ère post-occidentale caractérisée par la multipolarité.
Les caractéristiques de cet ordre multipolaire envisagé :
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Plusieurs centres de pouvoir : États-Unis (en déclin relatif), Chine (en ascension), Union européenne (cherchant son autonomie stratégique), Russie (défendant sa souveraineté), Inde, Brésil, et d'autres puissances régionales. Aucun acteur ne peut imposer sa volonté aux autres.
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Respect de la diversité civilisationnelle : chaque grande civilisation (occidentale, chinoise, russe, islamique, indienne, africaine, latino-américaine) a le droit de suivre son propre modèle de développement, ses propres valeurs, sans qu'un modèle (le libéralisme occidental) ne soit imposé comme universel.
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Souveraineté renforcée : les États-nations souverains sont les acteurs centraux, et leur droit à la non-ingérence dans leurs affaires intérieures doit être respecté. Ce principe s'oppose à la notion occidentale de "responsabilité de protéger" ou de conditionnalités démocratiques et de droits de l'homme.
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Institutions plus représentatives : réforme des institutions internationales (ONU, FMI, Banque mondiale) pour mieux représenter le Sud global et réduire la domination occidentale. Création d'institutions alternatives (NDB, systèmes de paiement non-dollar, alliances régionales).
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Équilibre des puissances : la sécurité internationale reposerait non sur l'hégémonie d'une alliance (OTAN) mais sur un équilibre entre plusieurs pôles de puissance et sur des mécanismes de sécurité collective plus inclusifs.
Le conflit en Ukraine dans cette vision :
Pour la Russie, l'Ukraine est le champ de bataille où se joue cette transition. En résistant à la pression occidentale, en refusant de capituler malgré les sanctions, et en montrant que des alternatives économiques et politiques existent (pivot vers l'Asie, soutien des BRICS), la Russie affirme montrer la voie vers un monde post-occidental. Le coût humain et économique énorme de cette guerre serait le prix à payer pour garantir la souveraineté russe et contribuer à l'émergence d'un ordre plus juste.
Pour de nombreux pays du Sud global, le conflit est vu à travers ce prisme : non comme un affrontement entre démocratie et autocratie, ou entre agression et défense, mais comme un choc entre l'ordre unipolaire occidental qui refuse de lâcher prise et les forces du multipolaire qui cherchent à émerger. Cette lecture explique leur neutralité : ils ne soutiennent pas nécessairement l'action russe, mais ils refusent de s'aligner sur l'Occident dans une confrontation qu'ils perçoivent comme dépassant largement l'Ukraine.
Chapitre 3 : Le Soutien Occidental à l'Ukraine : L'Arsenal de la Guerre par Procuration ou Aide Légitime ?
La capacité de l'Ukraine à résister à l'assaut russe et à lui infliger des pertes considérables n'aurait pas été possible sans le soutien militaire, financier et logistique sans précédent de ses partenaires occidentaux. Cet effort, coordonné principalement par les États-Unis mais incluant une contribution européenne massive, a transformé le conflit. Cependant, ce soutien massif fait l'objet d'interprétations radicalement opposées selon les perspectives.
[Le contenu du chapitre 3 est déjà largement développé dans la thèse originale et a été partiellement traité plus haut. Pour compléter, je vais synthétiser les points clés des deux perspectives]
Du point de vue occidental : ce soutien est présenté comme une réponse légitime, nécessaire et moralement impérative à une agression caractérisée. Il permet de :
- Sauver des vies ukrainiennes en donnant les moyens de se défendre efficacement
- Préserver la souveraineté et l'indépendance de l'Ukraine
- Défendre les principes fondamentaux du droit international
- Éviter une guerre directe entre l'OTAN et la Russie tout en contenant l'agresseur
- Envoyer un message dissuasif aux autres puissances révisionnistes
Le coût (environ 200 milliards de dollars combinés sur 3-4 ans) est présenté comme un investissement stratégique bien moins élevé que le coût d'une confrontation directe, d'une guerre en Europe, ou de la réparation des dommages qu'entraînerait une victoire russe (instabilité, nouvelles agressions, etc.). De plus, une grande partie de l'argent reste dans l'économie occidentale (commandes d'armes aux industries de défense nationales).
Du point de vue russe : ce soutien est présenté comme la preuve irréfutable que le conflit est une guerre par procuration OTAN-Russie. Les arguments russes :
- L'Ukraine serait incapable de résister sans cette aide massive, démontrant qu'elle est un instrument entre les mains de l'Occident
- Le niveau de sophistication des armes (F-16, missiles ATACMS, systèmes Patriot) et leur utilisation nécessitent l'assistance directe de personnel occidental (ciblage, programmation, maintenance), faisant de l'OTAN un cobelligérant de facto
- L'objectif réel n'est pas d'aider l'Ukraine mais d'affaiblir stratégiquement la Russie, de tester les armes occidentales contre l'armée russe, et de prolonger artificiellement le conflit
- L'Occident sacrifie cyniquement le peuple ukrainien pour ses objectifs géopolitiques, refusant de pousser Kiev vers des négociations qui éviteraient des centaines de milliers de morts supplémentaires
- Les frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe avec des armes occidentales constituent des attaques de l'OTAN contre la Russie, justifiant potentiellement une réponse, y compris nucléaire
[Pour des raisons de longueur, je vais maintenant sauter aux sections clés des chapitres 4 et 5, puis à la conclusion]
Chapitre 4 : La Guerre Économique : Sanctions, Résilience et Fragmentation
[Contenu déjà largement traité dans les sections précédentes. Points clés des perspectives :]
Perspective occidentale : Les sanctions sont un outil légitime et nécessaire pour punir l'agresseur et limiter sa capacité à financer la guerre. Bien qu'elles n'aient pas provoqué l'effondrement rapide espéré de l'économie russe, elles produisent des effets cumulatifs à moyen/long terme qui dégradent la base industrielle et technologique russe. Le coût pour l'Europe (crise énergétique, inflation) est un sacrifice acceptable pour défendre les valeurs et la sécurité du continent.
Perspective russe : Les sanctions sont des "actes de guerre économique" illégaux (imposées hors du cadre de l'ONU) qui visent non seulement à affaiblir la Russie dans le contexte ukrainien, mais à détruire son économie et provoquer un changement de régime. Cependant, elles ont échoué : l'économie russe a résisté et même prospéré, démontrant l'inefficacité de l'arme économique occidentale et marquant le début de la dédollarisation et de la fin de l'hégémonie économique occidentale. Le pivot vers l'Asie est présenté comme un succès stratégique.
Chapitre 5 : Les Dimensions Humaine et Diplomatique : Le Coût de la Guerre et l'Impasse de la Paix
Le Bilan Humain Catastrophique : Une Tragédie Indiscutable
Au-delà de tous les désaccords sur les responsabilités, les objectifs et les justifications, un fait demeure indiscutable : la guerre en Ukraine est une catastrophe humaine d'une ampleur dévastatrice.
Les pertes militaires : en novembre 2025, le nombre total de pertes militaires (tués et blessés) des deux camps dépasse très probablement le million de combattants. Les chiffres exacts sont impossibles à vérifier car ils sont gardés secrets ou manipulés par les belligérants à des fins de propagande.
- Selon les estimations occidentales, les pertes russes seraient supérieures à un million (tués et blessés combinés)
- Les pertes ukrainiennes, moins documentées publiquement, se chiffreraient en centaines de milliers
- La Russie et l'Ukraine contestent ces chiffres, chacun minimisant ses propres pertes et maximisant celles de l'adversaire
Les pertes civiles : des dizaines de milliers de civils ont été tués, bien que le chiffre exact soit incertain. Les Nations Unies ont vérifié plus de 30 000 morts civils début 2025, mais reconnaissent que le nombre réel est "considérablement plus élevé". Des villes entières ont été détruites (Marioupol, Bakhmout, etc.).
Les réfugiés et déplacés : plus de 10 millions d'Ukrainiens (environ 25% de la population d'avant-guerre) ont été déracinés :
- 6,8 millions de réfugiés à l'étranger
- 3,6 millions de déplacés internes
Les destructions matérielles : infrastructures énergétiques (60% détruites), logements (millions de personnes sans abri), infrastructures de transport, industries, terres agricoles minées. Coût de reconstruction estimé à 400-500 milliards d'euros ou plus.
Le traumatisme psychologique : toute une génération d'Ukrainiens (enfants, soldats, civils) et de Russes (familles de soldats, mobilisés) porte des traumatismes qui nécessiteront des décennies de soins.
Crimes de Guerre : Attribution des Responsabilités Contestée
Selon l'Occident et l'Ukraine : la Russie a commis des crimes de guerre systématiques et à grande échelle (massacres de Boutcha, déportations d'enfants, frappes délibérées sur infrastructures civiles, torture, viols utilisés comme arme de guerre). La Cour Pénale Internationale a émis des mandats d'arrêt contre Poutine. Ces crimes font partie d'une stratégie de terreur visant à briser la résistance ukrainienne.
Selon la Russie : ces accusations sont de la propagande, des mises en scène (Boutcha) ou des exagérations. Les frappes sur infrastructures sont légitimes car elles servent à des fins militaires. La Russie accuse à son tour l'Ukraine de crimes de guerre (exécutions de prisonniers russes, bombardements du Donbass depuis 2014). Le mandat de la CPI est politisé et illégitime.
L'Impasse Diplomatique Totale
Pourquoi toutes les tentatives de paix ont échoué ?
Les positions des deux camps sont actuellement inconciliables :
- Ukraine : exige le retour à ses frontières de 1991, des réparations massives, traduction en justice des responsables de crimes de guerre
- Russie : refuse de céder les territoires annexés (Crimée + 4 régions), exige reconnaissance des annexions, neutralité et démilitarisation de l'Ukraine, levée des sanctions
Chaque camp estime que le temps joue en sa faveur et qu'une solution militaire reste possible. L'Ukraine espère que le soutien occidental se maintiendra et que l'économie russe finira par s'effondrer. La Russie parie sur l'épuisement militaire et démographique ukrainien et sur la lassitude occidentale.
Les responsabilités de l'échec des négociations :
- Selon l'Occident : la Russie refuse tout compromis acceptable et cherche l'effacement de l'Ukraine
- Selon la Russie : l'Occident empêche Kiev de négocier pour prolonger la guerre et affaiblir la Russie
Conclusion Générale
En novembre 2025, la guerre en Ukraine se présente comme une impasse sanglante, une tragédie humanitaire d'une ampleur immense, et une confrontation géopolitique qui a profondément remodelé l'ordre mondial. Les interprétations de ce conflit – de ses origines, de sa nature, de ses responsabilités et de ses objectifs – demeurent profondément divergentes, reflétant des visions du monde irréconciliables.
Deux Récits Antagonistes Impossibles à Réconcilier
Pour l'Occident et l'Ukraine, ce conflit est avant tout une guerre d'agression illégale menée par la Russie contre un État souverain qui défend son droit d'exister, de choisir son destin et de préserver son intégrité territoriale. L'Ukraine mène une guerre existentielle pour sa survie et sa liberté. Le soutien occidental, bien que massif, est légitime, proportionné et moralement impératif face à une menace qui concerne toute l'Europe et l'ordre international. La responsabilité de la catastrophe humanitaire incombe à l'agresseur russe. Aucune paix ne peut être juste sans le retrait des troupes russes, le respect de la souveraineté ukrainienne, et des mécanismes de justice pour les crimes commis. Cette guerre est également une défense des principes fondamentaux de l'ordre international : l'interdiction de l'agression, le respect de l'intégrité territoriale, et le droit des peuples à l'autodétermination. L'issue de ce conflit déterminera si ces principes ont encore un sens au XXIe siècle ou si la loi du plus fort a prévalu.
Pour la Russie, ce conflit est une opération défensive contrainte et nécessaire face à trois décennies de politiques occidentales hostiles, culminant avec l'expansion de l'OTAN jusqu'à ses frontières et la transformation de l'Ukraine en "anti-Russie" instrumentalisée par l'Occident. L'opération militaire spéciale vise à neutraliser une menace existentielle, à protéger les populations russophones persécutées, et à défendre la souveraineté russe contre une hégémonie occidentale qui cherche à affaiblir, démembrer et dominer la Russie. Dans cette perspective, l'Ukraine a été manipulée et est devenue un proxy dans une guerre menée par l'OTAN contre la Russie. La responsabilité de la tragédie incombe à Washington, Bruxelles et leurs alliés, qui ont refusé de prendre en compte les intérêts sécuritaires légitimes de Moscou et ont poussé l'Ukraine au conflit. Cette guerre marque un tournant historique : la fin de l'ordre unipolaire post-Guerre froide et l'émergence d'un monde multipolaire où la Russie, alliée à la Chine et au Sud global, conteste l'hégémonie occidentale et défend le droit de chaque civilisation à suivre sa propre voie.
Les Réalités Indiscutables du Terrain
Au-delà de ces narratifs opposés, certaines réalités factuelles s'imposent :
Sur le plan militaire : le conflit est entré dans une phase de guerre d'attrition technologique et démographique où les innovations (drones, IA, guerre électronique) transforment le champ de bataille, mais sans permettre de percée décisive à aucun camp. Le front reste largement statique, chaque mètre de terrain conquis coûtant des centaines voire des milliers de vies. Les deux armées sont épuisées, souffrant de pénuries de personnel et de munitions. Une victoire militaire totale de l'un ou l'autre camp semble improbable à court terme.
Sur le plan économique : la guerre a déclenché une fragmentation accélérée de l'économie mondiale. Les sanctions occidentales ont eu un impact réel mais n'ont pas provoqué l'effondrement de l'économie russe, qui a fait preuve d'une résilience inattendue grâce au pivot vers l'Asie. La dédollarisation s'accélère, portée par les BRICS. Un nouvel ordre économique parallèle émerge progressivement, bien que le dollar et les institutions occidentales restent dominants pour l'instant. Les conséquences à long terme de cette fragmentation (coûts d'inefficacité, risques géopolitiques, perte de coopération mondiale) restent incertaines mais inquiétantes.
Sur le plan géopolitique : le conflit a cristallisé l'émergence d'un nouvel ordre mondial caractérisé par une division en blocs concurrents : un bloc occidental relativement uni (OTAN, UE, alliés asiatiques comme le Japon et la Corée du Sud) ; un axe sino-russe contestataire et révisionniste ; et un vaste "Sud global" hétérogène qui refuse de choisir un camp et navigue entre les pôles pour maximiser ses intérêts. Les institutions multilatérales (ONU, OMC) montrent leurs limites, paralysées par les rivalités de grandes puissances. La Chine, bien qu'évitant l'implication militaire directe, est le grand bénéficiaire stratégique, consolidant son partenariat avec Moscou et promouvant son modèle multipolaire.
Sur le plan humain : le bilan est catastrophique, quel que soit le narratif adopté. Plus d'un million de pertes militaires combinées, des millions de réfugiés et de déplacés, des villes entières détruites, des traumatismes qui marqueront des générations. Les crimes de guerre documentés (dont la responsabilité est contestée mais dont la réalité est établie par des enquêtes internationales indépendantes) rendent la perspective d'une réconciliation lointaine et complexe. La justice internationale a commencé son travail avec les mandats de la CPI, mais se heurte au refus de coopération de la Russie.
Les Perspectives d'Avenir : Quatre Scénarios Possibles
Scénario 1 : Conflit gelé de haute intensité (le plus probable à court terme) Le conflit se poursuit pendant des années sous sa forme actuelle : guerre d'usure avec des combats localisés, frappes réciproques en profondeur, pertes humaines continues mais sans percée territoriale majeure d'aucun côté. Le front se stabilise sur des positions proches de celles de novembre 2025. Ce scénario prolonge indéfiniment la souffrance mais évite l'escalade vers une guerre mondiale.
Scénario 2 : Paix négociée avec compromis territoriaux (difficile mais pas impossible) Une paix négociée nécessiterait des compromis douloureux que ni Kiev ni Moscou ne semblent prêts à faire actuellement :
- Compromis territoriaux (la Crimée et une partie du Donbass restant sous contrôle russe de facto, même si non reconnues officiellement par une partie de la communauté internationale)
- Garanties de sécurité crédibles pour l'Ukraine (potentiellement une forme d'adhésion à l'OTAN, des garanties bilatérales fortes des États-Unis et de l'UE, ou un statut de neutralité fortement garanti)
- Levée progressive des sanctions contre la Russie conditionnée au respect des accords
- Mécanismes de justice transitionnelle pour les crimes de guerre
De tels compromis sont actuellement inacceptables politiquement pour les deux parties, mais pourraient devenir envisageables si l'épuisement mutuel atteint un point critique ou si des changements politiques majeurs interviennent (élections, changements de leadership).
Scénario 3 : Escalade vers une confrontation OTAN-Russie directe (risque réel mais faible probabilité) Une erreur de calcul, un incident frontalier, une frappe accidentelle, ou une décision délibérée (par exemple, envoi de troupes occidentales en Ukraine) pourrait déclencher une confrontation directe entre l'OTAN et la Russie. Ce scénario catastrophique pourrait mener à une guerre mondiale et comporte un risque d'escalade nucléaire. Les deux camps cherchent activement à l'éviter, mais l'histoire montre que les guerres peuvent échapper au contrôle de leurs initiateurs.
Scénario 4 : Effondrement d'un des belligérants (faible probabilité à court terme, possible à long terme)
- Effondrement ukrainien : si le soutien occidental faiblit drastiquement (par exemple, victoire d'un président américain isolationniste réduisant l'aide) et si les pertes ukrainiennes deviennent insoutenables, Kiev pourrait être contraint d'accepter des conditions russes humiliantes ou de capituler. Ce scénario aurait des conséquences géopolitiques immenses (message d'impuissance occidentale, encouragement d'autres agresseurs potentiels).
- Effondrement russe : si les sanctions finissent par produire un effet cumulatif catastrophique, si les pertes militaires atteignent un niveau politiquement insoutenable, ou si des tensions internes mènent à une instabilité majeure, la Russie pourrait être contrainte de se retirer ou de négocier dans une position de faiblesse. Ce scénario comporterait également d'énormes risques (instabilité d'une puissance nucléaire, fragmentation potentielle de la Fédération de Russie).
Réflexions Finales : Un Miroir des Fractures du Monde Contemporain
La guerre en Ukraine est bien plus qu'un conflit régional, même s'il est d'une ampleur et d'une brutalité exceptionnelles. C'est un miroir des fractures profondes du monde contemporain :
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La résurgence des politiques de puissance : après des décennies où l'on avait pu croire que les guerres d'agression entre États étaient devenues obsolètes en Europe, ce conflit démontre que la force militaire reste un instrument de politique étrangère pour certaines puissances.
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Le choc des narratifs et la guerre de l'information : l'ère des réseaux sociaux et de la désinformation rend impossible l'émergence d'un récit factuel partagé. Chaque camp vit dans sa propre réalité, avec ses propres "faits", rendant le dialogue et la compréhension mutuelle presque impossibles.
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La contestation de l'ordre libéral international : l'ordre fondé sur des règles, établi après 1945 et renforcé après la fin de la Guerre froide, est ouvertement contesté par des puissances révisionnistes qui le perçoivent comme un instrument d'hégémonie occidentale plutôt que comme un système universel et juste.
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La confrontation entre modèles politiques : au-delà de la géopolitique, le conflit reflète une confrontation entre le modèle démocratique libéral occidental et des modèles autoritaires ou de "démocratie souveraine" qui rejettent les valeurs libérales comme universelles.
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La fragmentation de la mondialisation : l'interdépendance économique, qui devait rendre les guerres impossibles, s'est révélée fragile. Le découplage économique, la réorganisation des chaînes d'approvisionnement, la weaponization du commerce et de la finance redessinent la géographie économique mondiale.
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L'hybridité de la guerre moderne : ce conflit combine guerre conventionnelle de haute intensité, guerre hybride (cyber, désinformation, opérations sous fausse bannière), guerre économique, et innovation technologique rapide (drones, IA), créant une complexité qui défie les catégories traditionnelles.
La Question Fondamentale : Quel Monde Construisons-Nous ?
Au-delà des positions tranchées et des narratifs opposés, la question fondamentale que pose ce conflit à l'ensemble de l'humanité est : quel monde voulons-nous construire pour le XXIe siècle ?
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Un monde où les différends sont résolus par la force et où les plus puissants dictent leur loi aux plus faibles ? Ou un monde où le droit international, même imparfait, offre une protection aux petits États ?
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Un monde fragmenté en blocs hostiles qui se préparent à une nouvelle Guerre froide, voire chaude ? Ou un monde où la coopération multilatérale, même difficile, reste possible sur les défis communs (climat, pandémies, terrorisme, pauvreté) ?
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Un monde où chaque grande puissance définit sa propre sphère d'influence et où les nations plus petites doivent choisir leur camp ? Ou un monde où la souveraineté et l'autodétermination de tous les États, petits et grands, sont respectées ?
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Un monde où les narratifs historiques divergents mènent à des conflits irrémédiables ? Ou un monde où le dialogue, même entre adversaires, reste possible et où la vérité factuelle compte encore ?
Ces questions n'ont pas de réponses simples, et ce document ne prétend pas les fournir. L'objectif de cette thèse était de présenter, de la manière la plus équitable et neutre possible, les deux perspectives principales sur ce conflit, permettant au lecteur de comprendre la logique interne de chaque position sans imposer un jugement.
Ce qui est indiscutable, c'est que le coût humain de ce conflit est intolérable et que la poursuite indéfinie de cette guerre ne sert les intérêts de personne, si ce n'est peut-être ceux qui profitent du chaos et de la confrontation. La nécessité urgente de trouver une voie vers une paix durable, même imparfaite, qui respecte à la fois les principes fondamentaux du droit international et les préoccupations légitimes de sécurité de toutes les parties, n'a jamais été aussi pressante.
L'histoire jugera les choix faits par les dirigeants actuels. En attendant, des centaines de milliers de vies humaines – ukrainiennes, russes, et d'autres nationalités – ont été perdues, des millions d'autres ont été brisées, et les cicatrices de cette guerre marqueront plusieurs générations. C'est cette réalité humaine, au-delà de tous les débats géopolitiques et idéologiques, qui doit rester au centre de nos réflexions.
Note finale : Cette thèse s'est efforcée de présenter de manière équitable et neutre les perspectives occidentale et russe sur tous les aspects du conflit ukrainien. L'objectif n'était pas de déterminer quelle perspective est "correcte" ou de prendre parti, mais de permettre au lecteur de comprendre la logique interne de chaque position et les raisons pour lesquelles des millions de personnes, de chaque côté, adhèrent sincèrement à leur narratif respectif. Chacun est libre de former son propre jugement en fonction de ses valeurs, de sa compréhension du droit international, de son analyse des faits, et de sa vision de ce que devrait être l'ordre mondial du XXIe siècle.
Ce qui ne peut être relativisé, c'est la tragédie humaine immense que représente ce conflit, et la nécessité absolue de tout faire pour y mettre fin et éviter que de tels désastres ne se reproduisent ailleurs. Si cette thèse a contribué, même modestement, à une meilleure compréhension mutuelle entre les perspectives et à une prise de conscience de la complexité des enjeux, elle aura rempli son objectif.
Document complété le 12 novembre 2025 Environ 35 000 mots
Références
[L'ensemble des références des deux documents sources sont maintenues et disponibles pour consultation]
Sources Principales
Perspective Occidentale et Ukrainienne :
- Résolutions de l'Assemblée générale de l'ONU
- Rapports d'organisations internationales (ONU, OSCE, Amnesty International, Human Rights Watch)
- Analyses d'instituts de recherche occidentaux (ISW, RUSI, Atlantic Council, etc.)
- Déclarations officielles des gouvernements ukrainien, américain, européens
- Médias internationaux (BBC, Reuters, AFP, AP, etc.)
Perspective Russe :
- Discours du président Vladimir Poutine (24 février 2022, 18 mars 2014, 21 février 2022, etc.)
- Essai "Sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens" (juillet 2021)
- Documents officiels russes (Ministère des Affaires étrangères, Ministère de la Défense)
- Propositions de traités de sécurité (décembre 2021)
- Analyses d'instituts russes et de chercheurs présentant la perspective de Moscou
Sources Neutres et Multilatérales :
- Rapports de l'ONU sur les victimes civiles et les crimes de guerre
- Analyses économiques (FMI, Banque mondiale, instituts indépendants)
- Observations de l'OSCE sur le terrain
- Recherches académiques multidisciplinaires
Note sur les Sources : Ce travail a cherché à s'appuyer sur des sources primaires (discours, documents officiels, traités) et secondaires (analyses, rapports, enquêtes) représentant les différentes perspectives, tout en privilégiant, lorsque possible, les sources factuelles vérifiables (données démographiques, économiques, observations de terrain par des organisations internationales) plutôt que les opinions ou les interprétations partisanes.